Incarnation du style italien, le maestro de la mode s’est entretenu avec le rédacteur en chef de ELLE Decoration UK Ben Spriggs. Il revient sur sa vie, de ses amours et son héritage.

ELLE: Comment expliquez-vous une telle longévité ? Quel est votre secret ?
Gorgio Armani: J’ai toujours privilégié une approche durable, fondée sur l’élégance, la qualité et le confort. Pour moi, l’intemporalité est essentielle : une esthétique affranchie des tendances éphémères et ancrée dans une vision pérenne. Qu’il s’agisse de mode ou de design d’intérieur, chaque projet repose sur un équilibre essentiel entre forme et fonction, une alliance indissociable au cœur de ma démarche créative.
Comment le secteur a-t-il évolué depuis vos débuts ? Quelles innovations, tant dans votre domaine que dans votre quotidien, vous motivent à poursuivre ?
Les avancées technologiques des 50 dernières années ont profondément transformé l’industrie de la mode, aussi bien dans les processus de fabrication que dans la manière dont les collections sont diffusées auprès du public. Si la technologie offre de nouvelles matières et solutions innovantes, elle reste une arme à double tranchant : elle doit servir la créativité sans jamais dicter la réflexion. Son rôle est d’amplifier l’imagination humaine, et non de s’y substituer.
Pour moi, l’intemporalité est essentielle : une esthétique affranchie des tendances éphémères et ancrée dans une vision pérenne.
Après 25 ans, qu’est-ce qui fait d’Armani/Casa un pilier incontournable de l’entreprise ?
Refuser d’évoluer est, selon moi, une erreur fatale. Mon objectif est de rester fidèle à mon identité tout en innovant en permanence. Les premiers modèles d’Armani/Casa étaient marqués par des lignes strictes, presque géométriques, avec une influence japonaise évidente, comme en témoigne la lampe « Logo », devenue emblématique. Avec le temps, j’ai découvert une certaine douceur, un attrait pour l’artisanat et un luxe plus subtil, qui définissent aujourd’hui l’essence même de la collection.
Mes créations reflètent des influences culturelles diverses, différentes visions de l’espace et du mode de vie, mais ce qui demeure constant, c’est l’importance des lignes épurées qui subliment la matière. Une approche qui, en fin de compte, est identique à celle que j’adopte en mode.
Dans les années 80, une époque marquée par l’hédonisme, l’homme et la femme Armani étaient présents sur les scènes les plus en vue, entre soirées mondaines et événements exclusifs. Lorsque vous avez lancé Armani/Casa en 2000, était-ce en réponse à une évolution du mode de vie de vos clients ?
Mon objectif était d’insuffler ma philosophie du style à l’univers de la maison. Armani/Casa incarne mon esthétique, mon goût pour un confort raffiné et ma passion pour les matières nobles et rares. À travers cette collection, j’exprime ma vision d’un cadre de vie idéal : un espace intime et sophistiqué, propice à la détente, à la sérénité et à l’art de recevoir.
Depuis toujours, mon travail s’adresse à ceux qui partagent cette approche. Je ne cherche pas à cibler un marché précis, mais à toucher un public varié à travers le monde – des individus aux profils différents, unis par une même sensibilité pour l’élégance, la beauté et l’intemporalité.
Que représente le mot « maison » pour vous ?
Pour moi, une maison est un espace où l’esthétique et la fonctionnalité s’harmonisent naturellement. Je suis convaincue qu’elle est le reflet de celui qui l’habite, une expression de sa personnalité et de son histoire. Mes intérieurs évoluent en permanence : j’aime les enrichir d’objets collectés lors de mes voyages, réorganiser les espaces, repenser l’agencement du mobilier. Chaque maison est unique, mais toutes traduisent mon parcours, mon sens du détail, mon goût pour la simplicité et la chaleur.
[La technologie] doit servir la créativité sans jamais dicter la réflexion. Son rôle est d’amplifier l’imagination humaine, et non de s’y substituer.
Parmi toutes vos propriétés à travers le monde, quelle est la pièce qui vous est la plus chère, l’endroit où vous vous sentez vraiment vous-même et où vous aimez passer du temps ?
Ma maison préférée est celle de Milan, où ma pièce favorite est le bureau situé au troisième étage. C’est là que je passe le plus clair de mon temps. Un véritable havre de paix dans un havre de paix, un endroit propice au travail et à la réflexion. Mon bureau et un petit fauteuil à motif animalier, tous deux signés Jean-Michel Frank, y trônent. J’admire profondément ses créations et me suis souvent inspirée de son travail pour ma propre entreprise de décoration intérieure. Ainsi, vous trouverez dans mon décor des résonances de son style épuré.
Qu’est-ce qui vous plaît dans la vie en ville ?
Milan est une ville dynamique, ouverte, en pleine expansion et en constante transformation. Bien qu’au fil des ans, elle ait perdu une partie de sa cohésion, de sa sécurité et de son caractère local, elle en conserve encore des traces. Aujourd’hui, tout semble plus dispersé, plus effervescent, mais c’est une évolution naturelle. Se promener dans ses rues, c’est ressentir une forme d’exubérance. Milan garde parfois ce côté un peu grognon, avec une personnalité sèche mais optimiste, un peu comme la mienne. L’élégance de ses espaces, ses couleurs et ses habitants continuent de me captiver.
Vous venez d’ouvrir un espace extraordinaire à New York. Qu’est-ce qui rend cette ville si importante pour vous et pour la marque ?
Toute ma carrière a été jalonnée de voyages dans cette ville. Le rythme effréné de New York m’inspire profondément et cela a été très fort et émouvant de voir mes espaces et mes créations prendre vie et être appréciés par le public. C’était la plus belle récompense de tout ce travail et cela a renforcé ma volonté de continuer à avancer et à relever de nouveaux défis.
La beauté et l’élégance n’ont pas de frontières, et se révèlent précisément dans le dialogue entre les cultures.
Parmi les thèmes et inspirations qui vous sont chers, lesquels considérez-vous comme les plus puissants ?
Les objets que je collectionne au fil de mes voyages créatifs sont nombreux, mais certains éléments reviennent fréquemment, en raison de leur affinité avec mon goût : la linéarité du design européen, le décorativisme sobre des armures de samouraï, les éclats d’or, ainsi que les couleurs du désert et de la culture du Maghreb. Ces influences se retrouvent dans la nouvelle collection présentée au Salone 2024, où l’on perçoit des échos venus d’Europe, du Japon, de Chine, d’Arabie et du Maroc.
L’idée que je souhaite véhiculer est que la beauté et l’élégance n’ont pas de frontières, et se révèlent précisément dans le dialogue entre les cultures. Un autre thème récurrent dans mes créations est l’art déco, que j’apprécie pour la richesse et la pureté de ses formes.
Comment décririez-vous votre héritage et vos réalisations ?
L’héritage que je souhaite laisser repose sur l’engagement, le respect et une attention sincère à la réalité. Le succès en mode découle de l’observation des gens, de leurs besoins, et de la création de vêtements qui y répondent. Le point de départ reste la conception de pièces avant tout belles. La mode est un métier à la fois sérieux et merveilleux.
Le succès en mode découle de l’observation des gens, de leurs besoins, et de la création de vêtements qui y répondent.
Auteur: Ben Spriggs
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elledecoration.co.uk. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.