Anya Taylor-Joy : « plus je travaillerai dur, plus j’aurai de chance»

Qu’elle enchaîne les raves jusqu’à l’aube ou tourne des superproductions épiques en plein désert, Anya Taylor-Joy ira toujours vers l’intensité. Elle confie au magazine ELLE son art de vivre sur le fil du rasoir.

Anya Taylor-Joy

Anya Taylor-Joy est une femme qui vit dans les extrêmes. « J’ai organisé mes 30 ans en deux jours, raconte-t-elle. Deux cents de mes personnes préférées réunies un mercredi, à L.A. Mes amis ont passé de la techno assez intense – ce n’est pas du goût de tout le monde, mais les invités ont suivi. » Elle a fait la fête jusqu’à 1 h 30, dormi deux heures, filé à Coachella, puis est rentrée faire son sac pour traverser l’Amérique en voiture. Elle aborde tout ainsi, avec l’intensité radicale qu’elle offre à l’écran, tirant le maximum de chaque plan. En personne, pourtant, elle n’a rien de frénétique. Il fait 35 °C et Londres a cette énergie un peu folle que seule une canicule sait donner. À midi, les buveurs de pintes envahissent déjà bruyamment les trottoirs.

Trois étages plus haut, dans un Soho House climatisé, changement de décor : Taylor-Joy entre, sereine, dans une robe midi ivoire Fforme dont le satin plissé illumine sa peau pâle. Elle s’assied, parle et bouge avec une telle minutie que le moindre geste semble pensé. Elle prend mon enregistreur et le soupèse au creux de sa main. Elle commande « un Coca light, ce serait génial », en se demandant longuement s’il diffère vraiment du Coca Zero. Besoin de caféine : à Londres pour 48 heures afin de promouvoir sa série Lucky, elle sort tout droit du plateau de This Morning.

Récemment, elle assistait à New York au mariage de Taylor Swift au Madison Square Garden. « C’était merveilleux », dit-elle, sans rien ajouter. Son dernier long séjour à Londres remonte à Noël, dans sa maison de l’Est londonien – un quartier choisi pour son « côté village », presque coupé du reste de la ville. « On se sent un peu chez Jane Austen quand on va dans le centre. Du style : «Je me rends en ville », dit-elle en imitant un accent anglais distingué, proche de celui de son héroïne dans Emma, en 2020.
Les dames de la Régence ne sont qu’un de ses nombreux visages. Après des débuts en 2015 dans «The Witch», film d’horreur indépendant de Robert Eggers, elle perce avec le rôle de la prodige rousse des échecs du « Jeu de la dame », série Netflix phénomène du confinement qui lui vaut un Golden Globe. Tout s’accélère alors à une vitesse vertigineuse. En 2022, elle est une sorcière slave dans «The Northman» et une travailleuse du sexe menacée dans Le Menu. En 2024, elle incarne «Furiosa», guerrière post-apocalyptique de la saga «Mad Max», et fait une apparition surprise dans «Dune : Deuxième partie». À la fin de l’année, elle redeviendra Alia Atréides dans le troisième «Dune», aux côtés de Zendaya et de Timothée Chalamet. « Denis Villeneuve est l’un de mes cinéastes préférés de tous les temps », confie-t-elle.

Cet été, elle a officiellement rejoint «Le Seigneur des anneaux : La Chasse à Gollum» .« J’ai l’impression d’être une elfe depuis toujours, alors c’est très gratifiant », a-t-elle dit à Rotten. On lui prête aussi le rôle de Joni Mitchell jeune dans un biopic, aux côtés de Meryl Streep (elle reste bouche cousue). Mais d’abord, elle tient le rôle-titre de «Lucky», nouvelle série haletante d’Apple TV+. Thriller à gros budget en sept épisodes, la série la suit dans sa fuite – au sens propre – du Caesars Palace de Las Vegas, terrain de jeu figé dans le temps, aux eaux apaisantes de Big Sur, en Californie, après un braquage de 10 millions de dollars qui tourne mal.

Il y a deux ans, Reese Witherspoon lui envoie le roman éponyme de Marissa Stapley en lui proposant d’en être. Taylor-Joy répond qu’elle adorerait le coproduire. « Je me suis toujours intéressée non seulement au pourquoi des choses, mais aussi à leur comment », dit-elle de Lady Killer, sa société de production créée en 2024. « J’avais l’impression de le faire depuis un moment. Ça ne figurait simplement pas sur ma carte de visite. » Si les poursuites de Lucky collaient à sa vitesse naturelle, la production lui a permis d’exercer « le côté tableur » de sa personnalité. « J’ai appris qu’être leader, c’est rester imperturbable, dit-elle. Votre rôle n’est pas de paniquer, mais de trouver des solutions et de rassurer tout le monde. » Elle a engagé sa grande amie Hayley Wright, sa doublure cascade sur «Furiosa», et confié à Annette Bening le rôle de la cheffe mafieuse intrigante. Elle a aussi recruté Timothy Olyphant pour le père charmeur et manipulateur de Lucky, et Aunjanue Ellis-Taylor pour l’agente du FBI implacable et usée.

J’ai appris qu’être leader, c’est rester imperturbable

Anya Taylor-Joy

C’est en voyant «Queer», le drame romantique de Luca Guadagnino (2024), qu’elle a su que seul Drew Starkey, aux yeux bleus, pouvait jouer l’amoureux de Lucky : « Je me suis dit : «Lui, il nous le faut !» On s’est tellement bien entendus. » Starkey a beaucoup appris d’elle. « Comme actrice, Anya est d’une générosité incroyable, dit-il. Elle sait se livrer de façon vulnérable et captivante. Comme productrice, c’est la collaboratrice idéale. Elle était ouverte à l’équipe créative et technique, donnant une voix à chacun, tout en sachant défendre fermement ses idées. On lui fait confiance, tout simplement. » Lucky est rusée et manipulatrice, sans être une arnaqueuse classique: ses motivations sont profondément psychologiques, et calculées.
« Anya est une actrice formidable, mais surtout incroyablement intelligente – elle dégage une intelligence naturelle, essentielle au personnage, souligne Jonathan Tropper, créateur et co-showrunner. Lucky est complexe. Intrépide et effrayée, brisée mais pleine d’espoir, et tout cela porté par cette intelligence innée. Qu’elle mène la danse ou soit acculée, on ne doute jamais que Lucky soit la plus intelligente de la pièce. » C’est peut-être cette intelligence, alliée à une profonde compréhension des liens familiaux, qui la rend si juste dans le rôle. Mais si Lucky vit sous l’emprise pesante de son père, les parents de l’actrice ont eu une influence plus douce.

Comme actrice, Anya est d’une générosité incroyable, dit-il. Elle sait se livrer de façon vulnérable et captivante. Comme productrice, c’est la collaboratrice idéale.

Drew Starkey

Elle doit à son père, ancien banquier d’origine argentino-écossaise, et à sa mère, psychologue, d’être arrivée là en gardant les pieds sur terre. « Depuis que je suis toute petite, la devise de mon père, c’est : plus je travaillerai dur, plus j’aurai de chance, raconte-t-elle. Ma mère m’a toujours dit d’être moi-même. Ça m’a pris du temps, et je crois qu’il faut sans cesse se le rappeler. » Comment garde-t-elle le cap ? « J’essaie de me concentrer sur ce que j’aime plutôt que de m’auto-analyser sans arrêt. »
Parmi ces passions, la danse. Formée au ballet, elle a troqué les pointes contre les raves à 15 ans : il lui fallait quelque chose de moins contrôlé. « Honnêtement, ça résume bien les deux faces de ma personnalité : les cours de ballet et la techno profonde et sombre. » La spiritualité est un autre exutoire : elle médite, offre des jeux de tarot à ses amis et a baptisé sa fête de 30 ans « Spectral Spring ». « Je voulais un petit air de secte. Tout le monde était en longue robe blanche ou en costume, avec des couronnes de fleurs ».

Depuis que je suis toute petite, la devise de mon père, c’est : plus je travaillerai dur, plus j’aurai de chance.

Anya Taylor-Joy

Lectrice compulsive, elle voyage toujours avec une vingtaine de livres papier. « Je viens de finir « Orlando » de Virginia Woolf, et je vais commencer «Le Coût de la vie» de Deborah Levy. » Deborah Levy et Olivia Laing sont  tout en haut  de la liste de ses autrices préférées, et elle développe pour Netflix une série tirée de «Comment j’ai tué ma famille» de Bella Mackie, dont le tournage commence « bientôt ». Elle garde aussi une fascination enfantine pour les animaux et la nature : elle choie Emperor Kitsune, son chat « énorme et tout duveteux », s’endort devant «Asia», le documentaire de David Attenborough, et pratique « un ralentissement actif » dans les parcs nationaux. Cette curiosité innée vient sans doute d’une enfance entre plusieurs cultures. Née à Miami, elle a grandi à Buenos Aires, benjamine de six enfants – dont quatre du premier mariage de son père. « Quand je pense à l’enfant que j’étais, je me revois dans les bois, à regarder le ciel. Je jouais seule là-bas pendant des heures. Les trajectoires des oiseaux migrateurs me préoccupaient beaucoup, alors je faisais construire des nids à tous les enfants de l’école. Je pensais que c’était notre responsabilité. » Aucun oiseau ne vient et, quand sa famille s’installe à Londres – elle a 6 ans –, tout devient plus gris, pas seulement le ciel.

Anya Taylor-Joy

Elle refuse d’abord d’apprendre l’anglais, préférant l’espagnol, sa langue maternelle, et subit un harcèlement sévère à l’école. Adolescente, elle se découvre une passion pour le jeu et, à 14 ans, convainc ses parents de la laisser partir seule à New York suivre un programme de mise en scène. Deux ans plus tard, le tournant : alors qu’elle promène son chien devant Harrods, à Knightsbridge, elle est repérée par Sarah Doukas, célèbre pour avoir découvert Kate Moss. La mode l’attire peu : elle n’accepte que parce que le mannequinat pourrait la mener au métier d’actrice. Et de fait, une conversation sur un shooting avec Allen Leech, le Tom Branson de Downton Abbey, l’amène à signer avec son agent. « Ce n’est pas que je n’aimais pas les vêtements, dit-elle de ses débuts de mannequin. Mais un ami essayait de me faire regarder des défilés, et moi : «Qu’est-ce qu’on fait là ? On pourrait être dehors. » Les choses ont changé. « C’est le pouvoir de transformation de la mode qui m’a rendue accro. Plus j’en apprenais sur le savoir-faire, plus je m’amusais. »

C’est le pouvoir de transformation de la mode qui m’a rendue accro. Plus j’en apprenais sur le savoir-faire, plus je m’amusais

Anya Taylor-Joy

Son style? Fluide et confortable: « Si je pouvais vivre en soie Galliano toute ma vie, je serais très heureuse! » Ambassadrice mondiale de Dior depuis 2021, elle a assisté cette année au défilé Croisière 2027 de la maison avec son mari, le musicien Malcolm McRae, du groupe More*. Elle s’emballe visiblement dès qu’elle l’évoque. Romantique, évidemment. À leur rencontre dans un studio de musique, ils découvrent qu’ils ont le même anniversaire, le 16 avril ; après leur première apparition publique – photographiés en train de s’embrasser à New York en mai 2021 –, ils se marient en secret à La Nouvelle-Orléans en avril de l’année suivante. « Je ne veux pas avoir l’air de me la raconter, mais je l’aime tellement. Avoir un meilleur ami qui traverse la vie avec vous m’a donné un sentiment de sécurité dont je n’avais jamais vraiment rêvé. Ce n’était pas sur ma liste. Maintenant, je me sens plus audacieuse, prête à prendre plus de risques, parce que j’ai quelque chose de nourrissant, de solide, de sain et de tellement p*tain de fun. Je ris, genre, 90 % du temps. »

Si je pouvais vivre en soie Galliano toute ma vie, je serais très heureuse! 

Anya Taylor-Joy

Souvent séparés, ils se racontent leurs « aventures » chaque matin et chaque soir. « Malc a un dumbphone. Et moi, je suis plus ou moins déconnectée depuis un moment. » Dans une ancienne interview, elle racontait avoir longtemps évité les miroirs après des commentaires cruels sur son physique sur les réseaux sociaux. Se déconnecter a fait « des merveilles » pour sa santé mentale : « J’ai parfois l’impression de ne pas savoir ce qui se passe [en ligne], mais c’est si agréable d’être pleinement présente. » Elle regarde vers la décennie à venir : si sa vingtaine fut une aventure à plein régime, sa trentaine s’annonce du même tonneau. « Un feu s’allume en moi quand je comprends que ça va être dur, dit-elle.
J’adore transformer des situations où d’autres seraient malheureux en moments pleins de joie. Comme le tournage de «Dune» dans le désert. Oui, il fait chaud. Et alors? C’est dingue! » Taylor-Joy préférera toujours les marges au juste milieu : chaud ou froid, dur ou doux, techno ou ballet. « Petite, j’ai dit à ma mère: « Le milieu, c’est la mort », raconte-t-elle en riant. « Je crois qu’elle essayait de me parler d’équilibre. » Grandir n’a pas émoussé son goût pour la vie à toute allure. « Après être passée par des moments vraiment sombres, j’apprécie tellement tout ça. Quel privilège d’être épuisée par ce qu’on aime ! »

COIFFURE: Gregory Russell chez The Wall Group. MAQUILLAGE: Georgie Eisdell chez The Wall Group, avec des produits Dior. ONGLES: Kim Truong chez A-Frame. DÉCOR: Romain Goudinoux chez Bryant Artists. LIEU: Gallery 6. PRODUCTION: Viewfinders. ASSISTANTS STYLISME: Patrick Rammelkamp, Hadya Tuofiq

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