Au Montreux Jazz Festival, les nouvelles stars d’une pop méchamment libre

Ce vendredi, le célèbre festival déploie une édition très attendue. Dans sa programmation, une nouvelle génération de stars redessine les contours de la pop féminine : plus libre, plus incarnée, plus ouverte au monde. À travers elles, le responsable de la programmation David Torreblanca décrypte chez ELLE Suisse les mutations du genre et les intentions de l’organisation.
« Oh mon Dieu », « la programmation de zinzin », « bravo pour ce magnifique programme ». Ce printemps, la publication de l’affiche du Montreux Jazz Festival a enflammé les réseaux sociaux. Prévue du 3 au 18 juillet, cette 60e édition du mythique rendez-vous suisse célèbre autant son héritage que l’avenir de la musique. Si Sting, Moby ou encore The Roots rappellent son ADN, une autre dynamique traverse cette année l’affiche : celle d’une nouvelle génération de chanteuses pop.
Cette vision, on la doit en grande partie à David Torreblanca. Dans un paysage où les grands festivals finissent parfois par se ressembler, Montreux revendique une identité à part. Depuis plus de 20 ans, son directeur de la programmation préfère miser sur des artistes avant qu’ils ne deviennent incontournables : « Nous regardons évidemment les chiffres de streaming, le bouche-à-oreille, mais ils ne suffisent pas, explique-t-il à ELLE Suisse. Nous nous demandons toujours comment proposer quelque chose de résolument différent des autres festivals. » Une philosophie qui structure alors la programmation sur le long terme, en suivant certains artistes sur plusieurs années. « Nous faisons beaucoup confiance à notre instinct, ce qui implique une part de risque très importante mais qui reste essentielle. »
Des « New Feminists »
Cette année, ce sont surtout les artistes féminines qui incarnent cette volonté d’anticiper les mouvements de fond de l’industrie musicale. Tyla, phénomène sud-africain révélée par son mélange d’amapiano et de pop, PinkPantheress, qui réinvente les codes de la pop britannique sur des formats ultra-courts, ou encore la Suédoise Zara Larsson, installée depuis plusieurs années comme l’une des grandes voix de la pop européenne, illustrent une scène toujours plus internationale.
Ce sont ce que j’appelle des new feminists : des femmes qui assument pleinement d’être, de dire et de faire ce qu’elles veulent. Elles n’ont pas peur de se lancer de manière indépendante et privilégient davantage les collaborations entre elles.
Pour David Torreblanca, leur présence dépasse largement la question des têtes d’affiche : « Ce sont ce que j’appelle des new feminists : des femmes qui assument pleinement d’être, de dire et de faire ce qu’elles veulent. Elles n’ont pas peur de se lancer de manière indépendante et privilégient davantage les collaborations entre elles. »
La fin du monopole américain
Pour le programmateur, les réseaux sociaux ont largement accéléré cette redistribution des cartes. En offrant une visibilité directe à des artistes venus d’horizons très différents, ils ont fait tomber les barrières du marché international et favorisé l’émergence de scènes longtemps restées en marge. Dominée par les États-Unis jusqu’à il y a encore peu, la musique pop se construit désormais à l’échelle mondiale : « Il y a aujourd’hui une ouverture extraordinaire qui permet à ce genre musical de représenter d’autres pays, d’autres langues, d’autres énergies et d’autres revendications. »
Il y a aujourd’hui une ouverture extraordinaire qui permet à la pop de représenter d’autres pays, d’autres langues, d’autres énergies et d’autres revendications. Cela montre que la pop est universelle et qu’elle n’appartient plus aux Américains.
Au-delà de Tyla, Zara Larsson ou PinkPantheress, David Torreblanca cite plusieurs artistes de cette mouvance et qui seront présentes dans la line-up de cet été : Naïka et ses morceaux qui naviguent entre plusieurs langues, Raye, qui explore des genres hybrides, ou encore Liniker, voix majeure de la scène brésilienne contemporaine, qui porte notamment le Brésil à travers des engagements LGBTQIA+. « Cela montre que la pop est universelle et qu’elle n’appartient plus qu’aux Américains. » Une diversité nécessaire, insiste-t-il, « car c’est aussi un message porteur d’espoir pour notre société ».
« Des messages avant des tubes »
Le responsable tient toutefois à préciser que cette évolution ne répond pas à une logique de quotas : « Le Montreux Jazz Festival évolue simplement avec son époque. » Si les artistes féminines de tout bord occupent cette année une place particulièrement importante parmi les têtes d’affiche, c’est avant tout parce que leurs propositions artistiques correspondent à l’identité que le festival souhaite défendre : « Ce qui compte avant tout, c’est de mettre en avant des artistes qui ont des choses à dire. On veut faire passer des messages avant de faire passer des tubes. »
Ce qui compte avant tout, c’est de mettre en avant des artistes qui ont des choses à dire.
Une philosophie qui explique aussi pourquoi Montreux Jazz Festival continue de faire rêver aussi bien les jeunes talents que les plus grandes stars. Si son histoire, marquée par le passage de générations de légendes de la musique, nourrit toujours son prestige, David Torreblanca met aussi en avant l’expérience humaine offerte aux artistes : « Il y a l’accueil que nous leur réservons, l’accompagnement chaleureux que nous leur offrons. »
Bien plus qu’une série de concerts
Et ce que le Montreux Jazz Festival offre également au public ! Bien que les concerts restent le cœur de l’événement, celui-ci se distingue également par une programmation foisonnante de workshops, DJ sets, sessions d’écoute, performances, projections ou encore pool parties, pensée pour faire vivre la musique bien au-delà des scènes. Après 22 ans passés à bâtir la programmation du festival, David Torreblanca dit conserver intact le plaisir de voir toute cette alchimie opérer. « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est faire plaisir aux gens. Les voir se précipiter sur notre site, sentir leur enthousiasme, assister au moment où l’artiste monte sur scène et où toute cette effervescence se transmet au public. » Avant de conclure, à propos de cette édition anniversaire : « J’ai le sentiment que nous avons réussi à créer quelque chose de profondément unique. » Et unique pourrait bien être un euphémisme. Raye, qui ouvrira le festival, sera accompagnée « d’invités spéciaux ». Leur identité demeurant secrète jusqu’à la dernière seconde, David Torreblanca peine à cacher son excitation : « Je ne peux rien vous dire, mais ça va vraiment être du lourd ! »