Christian Louboutin : « Il ne faut pas souffrir pour être belle […] La souffrance n’a rien de beau »

Le chausseur de rêve nous séduit par son âme française et ses créations aux inspirations universelles. Désormais iconiques, celles-ci comptent parmi elles son modèle fétiche : la Pigalle. Un best-seller baptisé d’après le célèbre quartier parisien, qui concentre toutes les valeurs de la maison, avec la féminité pour étendard. Rencontre.

Paris est la ville natale de Christian Louboutin (1963), la ville des musées, ces lieux où il puise sans cesse son inspiration. C’est d’ailleurs un pictogramme aperçu à l’âge de dix ans au Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, installé au Palais de la Porte Dorée, qui a éveillé son amour pour les chaussures. Paris, c’est aussi le quartier des Halles, où il a ouvert sa première boutique (1991), et celui des cabarets, où il a compris à quel point les souliers pouvaient sublimer une silhouette. Son premier emploi, comme apprenti aux Folies Bergère, lui a en effet permis de saisir toute leur importance en observant les danseuses. Aujourd’hui encore, Monsieur Louboutin trouve certaines de ses muses dans la Ville Lumière et continue de flâner dans des lieux parisiens emblématiques comme Pigalle, au pied de Montmartre. « J’y vais souvent. De là, je marche jusqu’à Clichy et j’aime redescendre vers le Sacré-Cœur ou regarder le Moulin Rouge. C’est un endroit qui a conservé sa lumière si particulière, alors qu’ailleurs, elle est devenue si dure et si blanche que les lieux ont perdu leur mystère. » C’est précisément le nom de ce quartier authentique qu’il a donné à son stiletto le plus célèbre. Un modèle à la silhouette reconnaissable dans le monde entier, qui vient de fêter ses 20 ans.

ELLE : La Pigalle reste-t-elle le best-seller de la maison ?
Christian Louboutin : Oui. Elle incarne toutes les valeurs de la maison : parisienne, passionnée, sexy… C’est un véritable concentré de Louboutin ! Et comme elle existe dans différentes hauteurs, elle peut se porter à de nombreuses occasions.

Qu’est-ce qui rend cette icône si spéciale ?
Ses proportions sont raffinées et son bout très pointu. Mais contrairement à d’autres escarpins, il est court à l’avant, ce qui permet de dévoiler le décolleté du pied et, d’une certaine manière, de faire disparaître la chaussure dans la silhouette.

Comment a-t-elle évolué au fil des années ?
Avec le modèle Miss Z, j’ai commencé à développer une technique de semelle permanente, l’Everlasting Red Sole, qui conserve éternellement sa couleur rouge, même lorsqu’elle est rayée. Il nous a fallu quatre ans pour la mettre au point, car il ne s’agissait pas uniquement de travailler sur cette partie précise du soulier, mais aussi sur sa structure intérieure, la manière dont celle-ci s’assemble avec la semelle et le confort. Cette année, nous l’avons appliquée au Pigalle. J’en suis très heureux, car nous sommes parvenus à rendre ce talon confortable. Cela ne se voit pas, mais cela se ressent.

[La Pigalle de Louboutin] incarne toutes les valeurs de la maison : parisienne, passionnée, sexy…

Christian Louboutin
ELLE

Sensualité et confort peuvent-ils aller de pair ?
Pas nécessairement, mais il faut s’efforcer d’y parvenir, car l’inconfort n’a absolument rien de sensuel. Il ne faut pas souffrir pour être belle, cela ne fonctionne jamais. La souffrance n’a rien de beau.

On associe souvent Christian Louboutin aux stilettos, mais votre première création n’était-elle pas une chaussure plate ?
J’ai dessiné les mocassins LOVE il y a près de 40 ans. Ils ont une grande valeur à mes yeux, car ils ont marqué le point de départ de mon entreprise. Il s’agissait tout simplement de ma première création. Je les ai photographiés sur une plaque de verre, car je ne savais pas quelle était la meilleure manière de faire connaître mon travail, puis j’ai envoyé le cliché aux médias.

L’artisanat a-t-il une réelle importance à vos yeux ?
L’art m’inspire, mais l’artisanat m’inspire encore davantage. La frontière qui les sépare est très mince et je la trouve injuste, car certains artisans sont des créateurs incroyables, bien plus inspirants que des artistes médiocres. Contempler une pièce artisanale peut être tout aussi bouleversant que regarder un tableau ou une sculpture.

La photo a été publiée pendant six mois. Même lorsque j’envoyais des images d’autres modèles, c’était toujours celle-là que les médias choisissaient. J’avais déjà ouvert ma boutique et les clientes qui commençaient à venir me disaient : « Ah, c’est la boutique des chaussures LOVE ! » Elles ne voulaient donc pratiquement que ce modèle, qui représentait 95 % des ventes. Au bout de six mois, je ne supportais plus ces chaussures (rires), mais ce sont elles qui m’ont permis de rester à flot et qui ont donné l’impression que ma maison suscitait de l’intérêt.

J’ai ensuite créé d’autres modèles dotés d’un épais talon en bois que je sculptais moi-même. Plus tard, cette partie du travail a été confiée à un artisan.

Contempler une pièce artisanale peut être tout aussi bouleversant que regarder un tableau ou une sculpture.

Christian Louboutin
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Peut-on dire que c’est dans bos gènes ?
Mon père était ébéniste. On peut donc dire que l’artisanat a toujours été présent, mais ce n’est que maintenant que je réalise qu’il a constitué le cœur de mon univers. J’ai toujours collaboré avec des artisans. Une partie de mon travail peut être reproduite par des milliers de personnes, mais une autre ne le peut pas, parce que seules deux personnes sont capables de la réaliser. Et si elles me disent : « Je ne peux sculpter que 20 talons », alors j’en ferai 20.

Je préfère que les choses soient bien faites. Nous vivons à une époque où les gens semblent privilégier la quantité, mais je reste convaincu que seule l’excellence compte.

Est-il essentiel de rester fidèle à soi-même ?
Je crois que les choses sont meilleures lorsque l’on reste fidèle à ses idées. J’ai toujours eu un désir très simple : créer de belles chaussures, c’est tout. Je n’ai jamais été influencé par l’idée d’appartenir à l’industrie de la mode, car ce n’était pas mon rêve. Cela m’a beaucoup aidé, puisque j’ai pu me concentrer uniquement sur mon projet.

Vos chaussures ont foulé les tapis rouges, investi les scènes et fait leur apparition au cinéma… toujours de manière très naturelle. Êtes-vous un grand communicant ?
Mon travail consiste à dessiner des chaussures. Le reste ne me concerne pas. J’aime beaucoup l’idée d’être une maison indépendante. Lorsque des femmes apparaissent sur le tapis rouge avec mes créations, je sais qu’elles ont choisi de les porter, et il n’existe pas de plus beau compliment.

Cela en dit également beaucoup sur elles et sur la liberté dont elles jouissent. De nombreuses maisons peuvent exercer une certaine pression, mais ce sont elles qui choisissent. J’ai récemment vu les photos du mariage de Dua Lipa : elle s’est mariée en portant une création de ma maison, de son propre choix. C’est très émouvant, d’autant plus que le mariage est un moment où les femmes choisissent toujours ce qui leur ressemble le plus. La chaussure devient alors quelque chose de très intime, presque comme un parfum.

J’ai toujours eu un désir très simple : créer de belles chaussures, c’est tout. Je n’ai jamais été influencé par l’idée d’appartenir à l’industrie de la mode, car ce n’était pas mon rêve.

Christian Louboutin
ELLE

Le choix des chaussures est-il important ?
Énormément, car les femmes portent les vêtements, mais les chaussures portent les femmes. C’est une tout autre idée. Il est essentiel de ne pas penser à ses chaussures lorsque l’on marche. Et si on y pense, cela doit être pour leur beauté, pas parce qu’elles nous empêchent de prendre plaisir à avancer.

Aviez-vous rêvé d’accomplir tout ce que vous avez accompli ?
Lorsqu’on n’attend rien, tout devient plus facile. Je n’aime pas l’idée de s’imposer une mission et de s’y limiter. Mon père disait que lorsque l’on sculpte le bois, il est essentiel d’en suivre les veines. Si l’on travaille à contre-fil, on finit avec de petites échardes dans les doigts et, en plus, la sculpture n’est pas belle.

D’un point de vue métaphorique, j’ai envisagé ma maison de la même manière : lorsque l’on suit le mouvement de la vie, les choses se produisent. Lorsque l’on va à contre-courant, on finit épuisé ou, d’une certaine façon, frustré. Les veines du bois ne sont pas droites, tout comme les événements de la vie ne le sont pas. Se placer constamment dans une position rigide est donc destructeur et inutile. C’est une philosophie qui, pour moi, a porté ses fruits.

Autrice : Laura Somoza
Cet article a été traduit et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/es. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site Web officiel.

Tags : interview · chaussure
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