« Toxic » : ces réalisatrices suisses signent un thriller glaçant
Avec «Toxic», les réalisatrices Véronique Reymond et Stéphanie Chuat transforment le Léman en menace. Portée par Ophelia Kolb et Grégory Montel, la série mêle crise écologique et crises intimes. À regarder sur RTS 1.

Lausanne. Un après-midi d’été. Une plage bondée. Des baigneuses et des baigneurs sortent soudain de l’eau en vomissant, la peau couverte de plaques. Certains n’y survivront pas. La première scène de Toxic donne le ton: ici, le danger vient du lac. Face à la catastrophe, deux enquêtes se croisent. Au Centre universitaire de médecine légale, la toxicologue Roxane (Ophelia Kolb) tente de comprendre ce qui a empoisonné l’eau. À la police judiciaire, son mari David (Grégory Montel) veut savoir qui en porte la responsabilité. La crise gagne aussi leur vie privée: déjà éprouvé par une énième insémination artificielle ratée, le couple doit affronter la disparition de sa nièce Lucie, 11 ans, interprétée par Charlotte Berns. Dix ans après avoir imaginé ce thriller, Véronique Reymond et Stéphanie Chuat, à qui l’on doit les films La petite chambre et Petite sœur, ainsi que les séries À livre ouvert (RTS) et Transatlantic (Netflix), racontent comment elles ont transformé leur ville et son lac en décor de catastrophe.
Pourquoi avoir ancré «Toxic» autour du Léman?
Stéphanie Chuat: On est toutes les deux de Lausanne. Le rapport entre la ville et le lac est très fort pour nous, on vit avec. Comme Lausanne est en pente, on a tout le temps le lac en ligne de mire, au détour d’un immeuble ou d’une rue. On y a donc placé l’action très naturellement.
Véronique Reymond: Le lac est un personnage en soi dans la série. On voulait montrer que ce château d’eau de l’Europe est un patrimoine précieux. Pour cela, on a beaucoup travaillé les vues au drone, mais aussi les plans subaquatiques, les algues, toute cette vie sous-lacustre.
Le lac est un personnage en soi dans la série.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de transformer ce paysage de carte postale en menace?
V. R.: On était frappées par la beauté du lac et on a eu envie d’utiliser cette image de carte postale pour y instaurer une contamination. Que se passerait-il si le réchauffement climatique nous touchait, nous, directement? Quand on a commencé à travailler sur la série il y a dix ans, cela nous semblait très loin. On avait des amis au Pérou qui vivaient des inondations, des contaminations de l’eau… Aujourd’hui, les choses ont totalement changé: le réchauffement climatique nous impacte de très près. On a fait beaucoup de recherches et on a été conseillées par des gens très pointus pour que l’intrigue scientifique soit plausible.
La série relie éco-anxiété et désir d’enfant. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce rapprochement?
V. R.: Ça part d’une question que beaucoup de gens, notamment des jeunes, se posent aujourd’hui: est-ce qu’on a envie de mettre un enfant au monde «dans une poubelle», comme le dit Roxane? L’éco-anxiété a gagné du terrain. Nous-mêmes, on se posait cette question, mais la jeune génération est confrontée bien plus directement à ce type de choix.
S. C.: C’est toute l’ambiguïté de l’humanité. Nous sommes des mammifères, conçus pour donner la vie, et en même temps nous détruisons notre propre habitat, ce qu’aucune autre espèce ne fait.
V. R.: Dans Toxic, on a encore rajouté une couche: Roxane et David doivent faire appel à la médecine pour avoir un enfant. C’est un parcours très compliqué et les couples y laissent vraiment des plumes.
Comment avez-vous choisi vos comédiens?
S. C.: Le premier arrivé sur le casting, c’est Grégory Montel, avec qui on avait tourné Transatlantic. Il avait ce qu’on recherchait chez David, cette rage et cette profondeur. Et il est très identifié à Dix pour cent, donc à quelque chose de plus léger. Avec des acteurs qui dégagent déjà quelque chose de très dramatique, on est dans le drame rien qu’en pensant à eux. Nous, on voulait justement plonger monsieur et madame Tout-le-monde dans un drame. Ensuite, grâce à Grégory, on a pu approcher Ophelia Kolb, qu’on aime beaucoup pour sa lumière, sa sensibilité. Pour les autres rôles, Felipe Castro, avec qui on avait déjà travaillé, a un talent fou. On aimait beaucoup la profondeur de Camille Figuereo. Karim Barras, qu’on connaît depuis longtemps à Lausanne, avait fait ses débuts à la télévision avec nous dans À livre ouvert. Pour la petite Lucie, on a fait un casting énorme. On a repéré Charlotte Berns par l’intermédiaire d’un ami. Elle a une vraie présence à l’écran.
Depuis les premières idées de «Toxic», vous avez tourné des longs métrages et travaillé sur la superproduction «Transatlantic». Qu’est-ce que toutes ces expériences ont changé?
V. R.: Tout fonctionne comme des vases communicants: tout enrichit tout, les longs métrages que nous avons tournés tout comme les séries. À livre ouvert était déjà un sacré bateau. Transatlantic nous a permis d’ouvrir nos ailes: on sait qu’on peut assumer de gros projets. Avec Toxic, le défi était presque inverse: comment faire épique avec un budget beaucoup plus restreint? Comment oser une scène comme la contamination du lac, avec beaucoup de figurants, des pompiers, des urgentistes, des postes médicaux avancés? La Ville nous a beaucoup aidées pour les autorisations, les infrastructures et les accès, et la police de Lausanne nous a conseillées et permis de visiter ses locaux. Nous avons ensuite recréé le commissariat et les laboratoires de médecine légale dans un entrepôt d’Ecublens. Le tout dans une production uniquement suisse, avec un budget d’un peu plus de cinq millions de francs et 45 jours de tournage pour six épisodes.
La Ville [Lausanne] nous a beaucoup aidées pour les autorisations, les infrastructures et les accès, et la police nous a conseillées.
Vous travaillez en duo depuis longtemps. Comment vous répartissez-vous les rôles?
V. R.: On est un binôme en constante évolution, sans règles préétablies. Ces dernières années, j’ai été plus plongée dans l’écriture, et Stéphanie dans les «affaires extérieures», en contact avec les différents départements. Comme elle est plus extérieure à l’écriture, elle peut me donner des retours. Sur le tournage, en revanche, on est totalement ensemble: deux paires d’yeux devant le même moniteur. Les acteurs ne se demandent jamais à laquelle des deux s’adresser: ils voient que ça fonctionne de manière très organique.
Vous enchaînez déjà avec d’autres projets?
V. R.: On nous a contactées pour réaliser une série historique en Suisse alémanique et pour en suivre l’écriture. Et on développe notre prochain long métrage, Still Dreaming, qui se déroule dans le milieu de l’opéra, avec Nina Hoss.
S. C.: C’est peut-être la première fois qu’on termine un projet et qu’un autre suit si rapidement. On savoure d’avoir du travail, et ça permet de garder actif le muscle de la réalisation, du processus d’écriture au montage, en passant par le tournage.

«Toxic», six épisodes, chaque dimanche dès le 4 octobre sur RTS 1 et en intégralité sur Play RTS.