« À quel moment le fait de renoncer devient-il une force, Lea von Bidder ? »

L’entrepreneuse et fondatrice de la plateforme vidéo Expeerly parle d’échec, de peur et de double discours : quatrième partie de la série d’interviews sur les modèles qui font avancer l’égalité.

En 2014, vous avez fondé Ava, une start-up spécialisée dans le suivi de la fertilité, qui a cessé ses activités après des années de croissance. À quel moment le fait de renoncer devient-il une force ?
Lorsque cela permet à toutes les personnes concernées de se sentir mieux. La force naît lorsque l’on prend une nouvelle décision en toute connaissance de cause.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à accepter jusqu’à présent ?
Ce que notre échec représente pour la santé des femmes. On en parle beaucoup, mais le secteur est massivement sous-financé. Nous voulions montrer qu’investir dans ce domaine valait la peine. Nous n’y sommes pas parvenus.

Qu’est-ce qui doit changer ?
La femtech est politisée et souvent associée à des patientes en bonne santé: lorsqu’une jeune femme décède d’une thrombose provoquée par la pilule contraceptive, les réactions hostiles sont bien plus nombreuses que si un patient atteint d’un cancer en phase terminale réagit négativement à un médicament. Pour les investisseurs, la santé des femmes – par exemple la recherche sur la pilule contraceptive – est moins intéressante. Par conséquent, les femmes vivent pendant des années avec des douleurs qui n’ont pas fait l’objet de recherches appropriées.

À l’époque d’Ava, vous avez été qualifiée d’«overconfident», c’est-à-dire d’excessivement confiante. Il s’agit d’un reproche que l’on n’entend pas à l’encontre des hommes…
L’expression est moins un problème de genre qu’un problème lié à la Suisse, qui est trop conservatrice et pas assez encline à prendre des risques. Notre entreprise n’aurait pu fonctionner que si des millions avaient été consacrés à la recherche et à la réalisation d’études. Si nous n’avions pas eu foi dans notre projet, nous n’aurions même pas été en mesure de le lancer. Je le vois aujourd’hui comme un compliment: pourquoi serait-il préférable de rêver à une plus petite échelle?

Est-ce que le monde de la technologie s’attend à davantage de modestie de la part des femmes ?
La visibilité signifie presque obligatoirement subir les critiques du public. Les femmes doivent être gentilles et aimables. Lorsqu’elles dirigent d’une main de fer, elles sont considérées comme hystériques. Un homme comme Elon Musk est pourtant complimenté pour cette même raison. Ce double discours dissuade de nombreuses personnes d’afficher leur réussite publiquement.

Les hommes ont-ils le droit d’échouer différemment des femmes ?
Si j’avais été un homme, on n’aurait pas tant écrit sur mon histoire.

Avez-vous davantage peur aujourd’hui ?
Beaucoup moins. Le pire cauchemar est déjà arrivé. C’est libérateur.

Quel modèle ne voulez-vous surtout pas être ?
Je ne veux pas être quelqu’un qui se présente toujours sous son meilleur jour. L’authenticité est importante pour moi. Pour fonder ou diriger une entreprise, il ne faut pas rechercher la perfection mais faire preuve d’humanité.

Cette série d’entretiens est réalisée avec le soutien de PostFinance, une entreprise engagée pour l’égalité. Ensemble, nous donnons la parole à celles et ceux qui, avec courage, ouvrent la voie et inspirent ainsi de nombreuses générations. Car le changement commence par l’initiative.

Ce publi-rédactionnel a été traduit et adapté pour ELLE Suisse après avoir initialement été publié sur annabelle.ch.

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