Design: pourquoi le mot « iconique » ne peut pas être utilisé n’importe comment

Permettez-nous de nous expliquer.

Soyons franc: le terme « iconique » dans le sens « emblématique » est devenu galvaudé, comme une hyperbole, une notion subjective et culturellement biaisée. Quelles qualités doit posséder une chaise, une table ou une lampe pour être considérée comme une icône? Originalité frappante, intemporalité rassurante?

Rabih Hage, designer londonien ayant dirigé une galerie de design, nous offre une première définition: « Ce qui rend une pièce iconique, c’est qu’elle propose une nouvelle esthétique, qu’elle soit motivée par une avancée technologique ou par une évolution de l’artisanat, tout en remplissant parfaitement sa fonction. » Kelly Wearstler, designer de Los Angeles, ajoute de son côté: « Le design iconique est sexy et mémorable, il suscite une réaction émotionnelle. » En somme, les icônes sont « les objets qui représentent le mieux leur époque », explique Lee F. Mindel, architecte et décorateur d’intérieur new-yorkais, propriétaire de la Galerie 56 spécialisée dans les objets de collection. « Chaque époque a ses icônes, mais très peu d’objets deviennent réellement emblématiques. Ils ont besoin de temps pour mûrir. ». Et par « mûrir », le spécialiste entend les forces de la perspective historique et du marché, lesquelles jouent un rôle crucial dans l’émergence des icônes du design.

A lire aussi: 15 lampes sans fil pour une déco tendance et sans encombrement

Iconique versus rareté

Remontons au siècle dernier: de nombreux meubles se distinguent par leur caractère emblématique. Parmi eux, la chaise Barcelona de Mies van der Rohe, les bibliothèques Nuage de Charlotte Perriand, la lampe Artichoke de Poul Henningsen, la table E1027 d’Eileen Gray, la table Tulip d’Eero Saarinen, le lampadaire Arco d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni, ou encore les tables de George Nakashima. Difficile de contester leur statut iconique.

Chaque designer contemporain a ses préférences. Mark Grattan, créateur basé à Mexico, loue la chaise Zig Zag de Gerrit Rietveld des années 1930 pour ses « formes simples, matériaux simples, proportions simples » qu’il qualifie de « authentique et discrète ». Kelly Wearstler, quant à elle, distingue la chaise Cross Check de Frank Gehry, conçue en 1990 pour Knoll, fabriquée avec des rubans de bois d’érable courbés. Pour Rabih Hage, l’une des icônes ultimes reste la chaise longue et pouf Up de Gaetano Pesce, créés en 1969 avec un tissu en jersey extensible sur de la mousse de polyuréthane.

Il convient de noter que les objets considérés comme iconiques par les experts en design ne le sont pas toujours aux yeux du grand public. Bien qu’ils puissent être des pièces uniques, de petites séries ou des éditions limitées, il existe un juste milieu. Richard Wright, PDG de la maison de vente aux enchères Wright à Chicago, explique: « Rien ne devient véritablement iconique s’il est trop rare. »

A lire aussi: Pourquoi tout le monde craque pour les lampes « mushroom »

La popularité et la capacité d’un objet à être recherché et apprécié en tant qu’objet de collection sont deux critères souvent pris en compte dans la discussion sur les icônes, mais pas seulement. Les goûts et les tendances évoluent. « Notre perception du style change avec le temps », souligne Richard Wright, en citant la table de cocktail Mesa de T.H. Robsjohn-Gibbings comme un exemple de design dont le statut a été rehaussé par le marché.

Plus les prix d’un objet de design montent, plus les gens le veulent.

Richard Wright, PDG de la maison de vente aux enchères Wright

Ce phénomène est également observable dans les œuvres de Claude et François-Xavier Lalanne, dont les créations inspirées de la nature peuvent désormais atteindre des prix astronomiques, notamment les célèbres sculptures ovines de François-Xavier Lalanne datant de la fin des années 1960. « Elles sont immédiatement reconnaissables et apportent une touche indéniablement cool à n’importe quel décor », conclut Richard Wright.

Emergence de « l’art design »

L’adaptabilité à une variété d’environnements est un atout précieux. Les canapés courbes de Vladimir Kagan ou les luminaires branchés de Serge Mouille sont des incontournables dans les intérieurs, qu’ils soient traditionnels ou contemporains. Leur statut emblématique est confirmé par le fait qu’ils ont été copiés et réédités à l’infini, à tel point que leurs formes sont devenues parfaitement familières au grand public, même si celui-ci ignore souvent leur origine. L’imitation, ou plus précisément la réinterprétation, peut également donner naissance à de nouvelles icônes. Les réinterprétations colorées et postmodernes des années 1980 de Robert Venturi sur des formes de chaises historiques pour Knoll, et la chaise Louis Ghost en polycarbonate inspirée de l’Ancien Régime par Philippe Starck, créée en 2002 pour Kartell, en sont des exemples marquants.

Il existe des designs iconiques tellement originaux dans leur conception inventive et l’utilisation de matériaux qu’ils sont pratiquement impossibles à copier. Prenons par exemple le Lockheed Lounge de Marc Newson et les chaises Big Easy de Ron Arad. Ces pièces, créées entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, ont émergé à une époque où les avancées en conception et production numérique ouvraient de nouvelles avenues pour l’expression artistique. C’est également à ce moment que le design de collection et le modèle en édition limitée ont pris leur essor, créant une rareté et une exclusivité telles que les pièces les plus convoitées sont devenues des trophées sur le marché, s’apparentant davantage à des œuvres d’art uniques qu’à des meubles produits en série. C’est ainsi que l’expression « art design » a vu le jour.

Avouons-le, discuter des meubles dignes du panthéon des icônes est un passe-temps animé pour les passionnés de design. Nous n’avons même pas abordé les tapis, les papiers peints ou les tissus et bien d’autres créations méritent d’être mentionnées. Prenons l’exemple de Lee F. Mindel, qui nous a rappelé une minute après notre entretien pour ajouter la chaise Standard de Jean Prouvé, la chaise Tre Pezzi de Franco Albini, le mobilier Elysée de Pierre Paulin et le siège Polar Bear de Jean Royère. Selon lui, ces pièces ont contribué à une véritable « Royère-mania » en Amérique, avec des collaborations comme Goop x CB2, où le monde adopte ce style de mobilier zoomorphe et organique.

Auteur: Stephen Wallis
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elledecor.com. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : designer · Design

Permettez-nous de nous expliquer.

Soyons franc: le terme « iconique » dans le sens « emblématique » est devenu galvaudé, comme une hyperbole, une notion subjective et culturellement biaisée. Quelles qualités doit posséder une chaise, une table ou une lampe pour être considérée comme une icône? Originalité frappante, intemporalité rassurante?

Rabih Hage, designer londonien ayant dirigé une galerie de design, nous offre une première définition: « Ce qui rend une pièce iconique, c’est qu’elle propose une nouvelle esthétique, qu’elle soit motivée par une avancée technologique ou par une évolution de l’artisanat, tout en remplissant parfaitement sa fonction. » Kelly Wearstler, designer de Los Angeles, ajoute de son côté: « Le design iconique est sexy et mémorable, il suscite une réaction émotionnelle. » En somme, les icônes sont « les objets qui représentent le mieux leur époque », explique Lee F. Mindel, architecte et décorateur d’intérieur new-yorkais, propriétaire de la Galerie 56 spécialisée dans les objets de collection. « Chaque époque a ses icônes, mais très peu d’objets deviennent réellement emblématiques. Ils ont besoin de temps pour mûrir. ». Et par « mûrir », le spécialiste entend les forces de la perspective historique et du marché, lesquelles jouent un rôle crucial dans l’émergence des icônes du design.

A lire aussi: 15 lampes sans fil pour une déco tendance et sans encombrement

Iconique versus rareté

Remontons au siècle dernier: de nombreux meubles se distinguent par leur caractère emblématique. Parmi eux, la chaise Barcelona de Mies van der Rohe, les bibliothèques Nuage de Charlotte Perriand, la lampe Artichoke de Poul Henningsen, la table E1027 d’Eileen Gray, la table Tulip d’Eero Saarinen, le lampadaire Arco d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni, ou encore les tables de George Nakashima. Difficile de contester leur statut iconique.

Chaque designer contemporain a ses préférences. Mark Grattan, créateur basé à Mexico, loue la chaise Zig Zag de Gerrit Rietveld des années 1930 pour ses « formes simples, matériaux simples, proportions simples » qu’il qualifie de « authentique et discrète ». Kelly Wearstler, quant à elle, distingue la chaise Cross Check de Frank Gehry, conçue en 1990 pour Knoll, fabriquée avec des rubans de bois d’érable courbés. Pour Rabih Hage, l’une des icônes ultimes reste la chaise longue et pouf Up de Gaetano Pesce, créés en 1969 avec un tissu en jersey extensible sur de la mousse de polyuréthane.

Il convient de noter que les objets considérés comme iconiques par les experts en design ne le sont pas toujours aux yeux du grand public. Bien qu’ils puissent être des pièces uniques, de petites séries ou des éditions limitées, il existe un juste milieu. Richard Wright, PDG de la maison de vente aux enchères Wright à Chicago, explique: « Rien ne devient véritablement iconique s’il est trop rare. »

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La popularité et la capacité d’un objet à être recherché et apprécié en tant qu’objet de collection sont deux critères souvent pris en compte dans la discussion sur les icônes, mais pas seulement. Les goûts et les tendances évoluent. « Notre perception du style change avec le temps », souligne Richard Wright, en citant la table de cocktail Mesa de T.H. Robsjohn-Gibbings comme un exemple de design dont le statut a été rehaussé par le marché.

Plus les prix d’un objet de design montent, plus les gens le veulent.

Richard Wright, PDG de la maison de vente aux enchères Wright

Ce phénomène est également observable dans les œuvres de Claude et François-Xavier Lalanne, dont les créations inspirées de la nature peuvent désormais atteindre des prix astronomiques, notamment les célèbres sculptures ovines de François-Xavier Lalanne datant de la fin des années 1960. « Elles sont immédiatement reconnaissables et apportent une touche indéniablement cool à n’importe quel décor », conclut Richard Wright.

Emergence de « l’art design »

L’adaptabilité à une variété d’environnements est un atout précieux. Les canapés courbes de Vladimir Kagan ou les luminaires branchés de Serge Mouille sont des incontournables dans les intérieurs, qu’ils soient traditionnels ou contemporains. Leur statut emblématique est confirmé par le fait qu’ils ont été copiés et réédités à l’infini, à tel point que leurs formes sont devenues parfaitement familières au grand public, même si celui-ci ignore souvent leur origine. L’imitation, ou plus précisément la réinterprétation, peut également donner naissance à de nouvelles icônes. Les réinterprétations colorées et postmodernes des années 1980 de Robert Venturi sur des formes de chaises historiques pour Knoll, et la chaise Louis Ghost en polycarbonate inspirée de l’Ancien Régime par Philippe Starck, créée en 2002 pour Kartell, en sont des exemples marquants.

Il existe des designs iconiques tellement originaux dans leur conception inventive et l’utilisation de matériaux qu’ils sont pratiquement impossibles à copier. Prenons par exemple le Lockheed Lounge de Marc Newson et les chaises Big Easy de Ron Arad. Ces pièces, créées entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, ont émergé à une époque où les avancées en conception et production numérique ouvraient de nouvelles avenues pour l’expression artistique. C’est également à ce moment que le design de collection et le modèle en édition limitée ont pris leur essor, créant une rareté et une exclusivité telles que les pièces les plus convoitées sont devenues des trophées sur le marché, s’apparentant davantage à des œuvres d’art uniques qu’à des meubles produits en série. C’est ainsi que l’expression « art design » a vu le jour.

Avouons-le, discuter des meubles dignes du panthéon des icônes est un passe-temps animé pour les passionnés de design. Nous n’avons même pas abordé les tapis, les papiers peints ou les tissus et bien d’autres créations méritent d’être mentionnées. Prenons l’exemple de Lee F. Mindel, qui nous a rappelé une minute après notre entretien pour ajouter la chaise Standard de Jean Prouvé, la chaise Tre Pezzi de Franco Albini, le mobilier Elysée de Pierre Paulin et le siège Polar Bear de Jean Royère. Selon lui, ces pièces ont contribué à une véritable « Royère-mania » en Amérique, avec des collaborations comme Goop x CB2, où le monde adopte ce style de mobilier zoomorphe et organique.

Auteur: Stephen Wallis
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elledecor.com. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

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