Héritons-nous, sans le savoir, des complexes corporels de nos mères ?

Mon corps change, mais j’avance sur la trajectoire tracée par les femmes qui m’ont précédée.

Ma mère nage 30 longueurs presque tous les jours. Elle le fait depuis la naissance de ma petite sœur. Je l’imagine très bien en maillot de bain : ses boucles afro retenues sous des lunettes de piscine violettes, la cellulite de ses cuisses devenant soudainement légère dans l’eau chlorée, et ce sourire nourri d’endorphines pendant qu’elle déroule sans fin des potins sur des collègues que je n’ai jamais rencontrés — et dont je n’ai jamais demandé à entendre parler. Ma mère à la piscine fait partie de ces rares certitudes immuables de la vie.

Héritons-nous en douce des complexes corporels de nos mères ?

Ces derniers temps, ce sont surtout ses jambes qui me hantent. Bientôt, j’aurai 38 ans. Lentement, presque par surprise, je vieillis. Mes propres cuisses présentent désormais elles aussi de la cellulite, et un bourrelet persistant autour de ma taille refuse de disparaître. Ce qui me trouble presque autant que cette chair supplémentaire, c’est mon réflexe immédiat de vouloir m’en débarrasser. Mais est-ce vraiment nécessaire ? Est-ce du « gras », ou simplement l’âge qui fait son œuvre ? Et surtout : comment fait-on la différence ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été jeune. Dans mon enfance et mon adolescence, mon corps était ferme et mince — ce type de silhouette que la société valide et applaudit chez les femmes. Ce privilège m’a rendue arrogante : il est facile de proclamer que l’on est au-dessus de la culture des régimes quand on fait du 36. Toutes les femmes de notre famille sont minces dans leur jeunesse ; les photos sont là pour en témoigner.

Elles dessinent une carte

Ces derniers temps, je feuillette pourtant les albums à la recherche de réponses à ce qui m’attend. Au début des années 2000, j’étais adolescente, tandis que ma mère approchait de la fin de la trentaine. J’ai pris des hanches au moment même où elle entamait sa troisième grossesse. Étrange coïncidence : deux corps coexistants, qui s’élargissent, mais à des moments radicalement différents de la vie d’une femme. Sur les photos de cette époque, je remarque aujourd’hui des détails qui m’avaient échappé : un an plus tard, les jupes de ma mère s’allongent ; ses maillots de bain offrent davantage de maintien. Sous le tissu apparaît la cellulite. Ses cuisses ressemblent aux miennes. Maman n’est pas vieille, mais elle n’est plus jeune non plus. Elle se trouve juste au-delà de l’endroit où j’en suis aujourd’hui. Et soudain, je comprends : j’ai une carte. Les femmes qui m’ont précédée l’ont dessinée.

On parle beaucoup du retour du corps ultra-mince, mais la réalité, c’est que j’ai 37 ans à une époque où je peux remplir mon fil Instagram de figures body positive et de célébrités qui célèbrent la ménopause. Ma mère avait 37 ans dans un monde où des adolescentes nues faisaient la une des tabloïds et où l’esthétique heroin chic était un idéal parfaitement accepté. Je pense à la violence des injonctions qu’elle a subies : rester mince et — autant que possible — blanche. Et je suis sidérée par la façon dont elle a traversé cette tempête avec une maison remplie de filles métissées : les magazines féminins étaient interdits, la balance a été jetée avant même que je sache lire, et toute conversation sur le poids était proscrite.

Pourtant, ma mère n’était pas totalement imperméable. Je la revois, accroupie devant la télévision lorsque Mr Motivator apparaissait à l’écran, préparant le dîner tout en affirmant ensuite qu’elle n’avait pas faim. Il suffisait que mon père évoque le « régime soupe au chou » pour que ma sœur et moi éclations de rire, tant il fallait une intervention familiale pour l’empêcher de manger des feuilles de chou trempées dans de l’eau chaude chaque soir. Alors oui, même si elle nous répétait d’ignorer ces messages, ils l’atteignaient malgré tout. Évidemment : son monde se limitait à quatre chaînes de télévision, le racisme et le sexisme n’étaient pas remis en question. J’ai du mal à mesurer la force qu’il lui a fallu pour protéger ses filles.

Si l’on sait toutes que la jeunesse signifie un corps mis à disposition de la consommation patriarcale, vieillir revient à prendre sa place dans la lignée matrilinéaire à laquelle on appartient. On me dit que ma valeur décline — mais comment cela pourrait-il être vrai, alors que cette douceur nouvelle coïncide avec la plus grande somme d’expériences que j’aie jamais eue ? J’écris ces lignes à l’approche d’une opération pour retirer des fibromes — une épreuve que ma sœur a déjà traversée, et sur laquelle d’innombrables amies de trente, quarante ou cinquante ans m’ont rassurée. Elles m’envoient des photos de leurs cicatrices, des exercices pour le périnée, les contacts d’acupuncteurs pour la convalescence. Mon corps fait partie d’un réseau de femmes qui savent déjà ce qui m’attend.

Les choix de ma mère se limitaient à quatre chaînes de télévision, dans un monde où le racisme et le sexisme n’étaient jamais remis en question.

Même si je me trouve aujourd’hui dans une nouvelle phase intermédiaire, je sais qu’il y en aura encore bien d’autres. Ma mère avait à peine quelques années de plus que moi lorsqu’elle s’est mise à nager. Aujourd’hui, je comprends : enchaîner les longueurs n’empêche pas la douceur d’advenir, mais permet d’en préserver la force — celle qui l’a portée à travers les grossesses, la ménopause et le cancer.

Le week-end dernier, ma nièce est venue grimper sur mes genoux pour dessiner. Elle s’est blottie contre moi et, en baissant les yeux pour vérifier qu’elle était bien installée, je me suis surprise à me voir — et à grimacer : sous son petit corps, ma cellulite s’écrasait contre la chaise. Puis je me suis reprise. Ce n’est pas grave. Pour elle aussi, je suis en train de dessiner une carte.

Autrice : Anoushka Lucas
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/au. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : Femme · famille · physique
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