« La Maison des femmes » : un film sur la puissance de la solidarité féminine
Avec son premier long métrage, Mélisa Godet place la reconstruction de femmes victimes de violences au cœur du récit. Un film choral d’une grande sensibilité qui célèbre la force du collectif. Entretien avec la réalisatrice.

Dire l’horreur et l’ampleur des violences faites aux femmes, et à leurs enfants, sans jamais montrer un seul geste de violence à l’écran : avec La Maison des femmes, la réalisatrice française Mélisa Godet signe un premier film à la fois bouleversant et lumineux, refusant sensationnalisme et misérabilisme pour s’attacher à la force, individuelle et collective, des femmes.
Inspiré de l’histoire vraie de la première Maison des femmes, fondée en Seine-Saint-Denis en 2016 par la gynécologue-obstétricienne Ghada Hatem, le film nous immerge dans ce lieu unique qui accueille des patientes de tout âge en situation de vulnérabilité, maltraitées, battues, violées, excisées. Elles y trouvent un espace d’écoute et un parcours de soins complet : accompagnement médical et psychologique, chirurgie réparatrice, groupes de parole, ateliers d’estime de soi. Tout est pensé pour leur permettre de reprendre souffle, reprendre pied et reprendre le contrôle de leur vie.
Ce film choral, véritable ode à la solidarité, touche aussi par la justesse de son écriture et la qualité de son interprétation, de Karine Viard à Lætitia Dosch et Eye Haïdara, jusque dans les plus petites apparitions. Une scène pourrait à elle seule résumer cette excellence : celle d’une patiente participant à une séance photo dont le visage, d’abord fermé, s’illumine soudainement sous les encouragements des autres femmes présentes. Car comme le rappelle une soignante à une collègue qui doute de pouvoir tenir face à tant de douleur : « On porte ça avec la patiente. Ce n’est pas elle toute seule, ce n’est pas nous toutes seules : c’est ensemble. »

Comment ce premier long métrage est-il né ?
Mélisa Godet : Quand j’entends parler de la Maison des femmes de Saint-Denis fin 2016, je me dis que c’est le film que je rêve de faire. Mais je ne suis pas encore prête, ni humainement ni professionnellement. Après des courts métrages et une série avec ma productrice Emma Javaux, elle me propose, en 2022, de passer au long métrage. Je lui réponds : « J’ai déjà un sujet. » Très vite, on comprend qu’il faut faire ce film main dans la main avec la fondatrice Ghada Hatem. Qui n’était pas convaincue : elle voulait être sûre que je parlerais de la structure, pas d’elle, et que je ne serais pas intrusive vis-à-vis des patientes. Comme je voulais raconter ce collectif tout en gardant la liberté de la fiction pour ne pas avoir l’impression de trahir des histoires existantes, on a fini par s’entendre. Les récits des patientes sont donc fictionnels, mais nourris d’éléments réels.
Avez-vous mis des éléments personnels dans le scénario ?
Quand j’écris, je ne crois pas qu’il faille forcément partir de soi. Mais il est toujours intéressant de trouver un chemin pour revenir à soi, parce que c’est là qu’on est le plus précis dans les émotions. Dans le film, certains éléments me sont très personnels. Celui dont je peux vous parler, c’est la maternité : comment concilier un travail très prenant et une maternité voulue et assumée. Les interrogations du personnage de Lætitia Dosch, je me les suis posées.
Inclure la période du confinement de 2020 était essentiel pour vous ?
Oui, parce que c’est un moment où l’on a pris conscience à la fois de l’importance des soignantes et des soignants et de l’ampleur des violences faites aux femmes et aux enfants. Dans un contexte violent, être enfermés ensemble 24 heures sur 24 décuple les situations. La prise de conscience a été forte, mais s’est vite essoufflée. Je voulais rappeler que, dans les périodes de crise, les droits des femmes et des enfants reculent toujours très vite.

Cette violence, justement, vous refusez de la montrer à l’écran.
Je n’ai pas envie de mettre des actrices dans ces situations. L’inconscient ne sait pas forcément que c’est du jeu et, pour moi, c’est trop affreux à faire vivre. C’est aussi pour cela que je voulais des actrices professionnelles pour incarner les patientes, car les textes sont durs et elles savent travailler avec leurs émotions. Et puis, dans cette maison, les femmes redeviennent sujet de leur vie et non plus objet de violence. Montrer encore des hommes qui les réduisent à cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les femmes qui accompagnent, celles qui sont accompagnées, qui se relèvent, et l’analyse qu’elles font de ce qui leur est arrivé, de la manière dont cela redéfinit ce qu’elles ont été, sont et seront. C’est un chemin très puissant.
Quels messages principaux souhaitiez-vous transmettre?
La conscience qu’on a un problème majeur avec les violences faites aux femmes et aux enfants et qu’il faut garder les yeux et les oreilles ouverts. Poser une question quand on a un doute peut déjà changer beaucoup de choses. La personne ne répondra peut-être pas tout de suite, peut-être jamais, mais elle saura qu’une porte est ouverte. Je voulais aussi montrer que l’espoir est permis : il existe des solutions et le collectif peut beaucoup.
Dans cette maison, on voit aussi des hommes engagés aux côtés des soignantes.
Il y a en effet parfois des hommes qui y travaillent. À Saint-Denis, il y en a eu deux, un psychologue et un sexologue. Leur présence est importante, car ils incarnent une masculinité différente, qui n’accepte pas ces violences et le dit clairement. C’est aussi important d’entendre de la bouche d’un homme : « Ce qui vous est arrivé n’est pas normal. » Les inclure dans le film, c’est également un encouragement pour tous ceux qui soutiennent les femmes et rêvent, comme nous, d’égalité. Le film n’est pas contre les hommes, il est contre les violences. Comme c’est une problématique qui nous concerne toutes et tous, j’encourage les hommes à le voir. Ils verront de très beaux personnages, seront émus, j’espère, et riront aussi, car le film est traversé d’énergie, de joie et de fête.
Malgré un sujet très dur, votre film est effectivement plein d’humour.
Parce que je suis convaincue que le féminisme est concret et aussi joyeux. C’est dans cette joie collective de faire des choses concrètes que la lumière arrivera.

« La Maison des femmes », de Mélisa Godet, avec Karine Viard, Lætitia Dosch, Oulaya Amamra, Eye Haïdara, Pierre Deladonchamps, Juliette Armanet, Jean-Charles Clichet, Laurent Stocker et Aure Atika. 111 minutes. Actuellement en salles en Suisse romande.