Pourquoi la mode semble-t-elle si indifférente au monde qui s’écroule ?

Depuis fin février, les réseaux sociaux font cohabiter tout azimut défilés de nouveaux directeurs artistiques et nouvelles images de guerres. Une juxtaposition qui, pour beaucoup d’internautes, nourrit un malaise : celui d’une industrie perçue comme déconnectée de ce qui compterait réellement. Analyse.

Sur Instagram, les images défilent à toute vitesse ce samedi 28 février : des silhouettes hypersexualisées avancent sur un podium, la musique bat au rythme de créations ultra commerciales. C’est la première collection de Demna Gvasalia pour Gucci. Elle a été dévoilée la veille à la Fashion Week de Milan. Les flashs crépitent, les stars s’extasient. Et puis l’écran bascule. D’autres vidéos surgissent. Des sirènes. Des détonations. Un ciel traversé par des traînées de missiles. Les États-Unis et Israël viennent de bombarder l’Iran.

Les jours qui suivent, à mesure du scroll, les algorithmes juxtaposent deux réalités diamétralement opposées : d’un côté, les front rows, les robes moulantes, les applaudissements. De l’autre, les explosions, l’escalade militaire et les discours de dissuasion. Sous une vidéo du défilé Dior, un internaute résume cette dérangeante dissonance : « Les pauvres se font bombarder, les riches se pavanent. » Sous une autre consacrée à Courrèges, un commentaire ironise : « Sinon, on est à l’aube de la troisième guerre mondiale, vous le saviez ? » La question n’est pas nouvelle, mais elle s’impose aujourd’hui avec une nouvelle urgence : pourquoi a-t-on tant le sentiment que la mode se fiche du monde qui vacille ?

Omniprésence médiatique

Une partie de la réponse tient d’abord à son omniprésence dans le paysage médiatique. Pendant longtemps, les univers éditoriaux étaient cloisonnés : la politique dans les médias généralistes, la mode dans les magazines de mode. Chacun son territoire, chacun son public. Sauf que cette frontière s’est dernièrement dissoute. En 2010, une étude de l’Université de Westminster notait que les grands quotidiens britanniques – du Times au Guardian – consacraient chaque semaine une centaine de pages à la mode. L’hybridation est désormais telle que des mastodontes de l’actualité comme Brut diffusent quasi quotidiennement des contenus de Fashion Week au même titre que leurs reportages ou nouvelles politiques. Et l’intérêt soudain des médias généralistes s’explique.

Avec l’avènement des réseaux sociaux dans les années 2000, la Fashion Week devient un rendez-vous global : l’accès à cet univers n’est plus réservé à l’élite, il défile sous les yeux du monde entier. Comme le note alors le média Observer, « tout le monde tweete et blogue à ce sujet ». Ne pas couvrir l’événement équivaut dès lors à disparaître médiatiquement. D’autant plus que les résultats sont favorables. Dans une analyse consacrée aux retombées de la Fashion Week de New York 2026, l’agence Onclusive affirme que le rendez-vous a atteint 152,2 millions de personnes sur les réseaux sociaux. Pour des médias en perte de vitesse face au déclin du papier, la mode devient en somme un flux d’attention inépuisable – et se retrouve au même niveau que les conflits, les catastrophes et les crises humanitaires. C’est là que naît le malaise.

Choc visuel et moral

Parce qu’il est d’abord visuel. Comme l’expose le rédacteur en chef d’Antidote, Yann Weber, qui a livré une critique sur le sujet mardi 3 mars, Instagram a normalisé un langage où tout cohabite sans respiration. Sur l’application, et dans les pages de toujours plus de médias qui s’en inspirent, plus rien n’est hiérarchisé : une vidéo de défilé peut apparaître trois secondes après des images de bombardements. Ce télescopage, décrit par la sociologue Danah Boyd comme un « collapse du contexte », active un mécanisme bien connu : celui de la comparaison sociale. Selon la théorie du psychologue Leon Festinger, deux réalités opposées, mises côte à côte, deviennent alors moralement incompatibles. Et le silence de l’industrie n’arrange rien, « il nourrit les accusations de frivolité et de superficialité « , analyse la psychanalyste Catherine Bronnimann dans le Huffington Post.

Comment, en ces temps difficiles, associer la beauté, l’esthétique et la protection ?

Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Dior
AFP

Le malaise traverse d’ailleurs l’industrie elle-même. Pendant l’escalade de la guerre en Ukraine, la directrice artistique de Dior Maria Grazia Chiuri évoquait auprès de l’AFP la nécessité de réfléchir à « comment, en ces temps difficiles, associer la beauté, l’esthétique et la protection ? » Au même moment, la journaliste mode Sophie Fontanel confiait dans une chronique pour l’Obs être partagée face à la « futilité de la mode », rappelant qu' »il faut savoir quand sa présence est déplacée ». Il existe pourtant des moments où la mode s’est interrompue, mais pour des raisons bien précises.

Pauses stratégiques

Le 11 septembre 2001 demeure l’exemple le plus emblématique. Après l’effondrement des deux tours, New York se voit paralysée. Alors que la Fashion Week doit débuter, plusieurs maisons décident d’annuler ou de reporter leurs défilés. Pour la journaliste Robin Givhan, ce moment est un tournant : « La mode a soudain semblé dérisoire, même à ceux qui l’aimaient le plus », écrit-elle dans le Washington Post. Deux décennies plus tard : la pandémie de Covid-19 provoque la plus grande interruption de la mode moderne : Paris, Milan, Londres et New York basculent en digital, afin d’assurer la sécurité de la population mondiale. En 2022, c’est la guerre en Ukraine qui suscite de nouvelles réactions : certaines Fashion Weeks sont suspendues, d’autres subsistent, mais intègrent explicitement le conflit dans leur mise en scène. La mort de la reine Elizabeth II poussera, quant à elle, la Fashion Week de Londres à annuler ou réduire certains shows, en signe de deuil national.

Ces pauses semblent ainsi répondre à trois logiques : les traumatismes immédiats, les crises globales et les deuils nationaux. Mais pour Yann Weber, elles obéissent surtout à une règle structurelle : « La mode s’interrompt lorsque le danger devient local et concrêt. […] Une marque ne renonce pas à défiler parce que le monde vacille. Elle y renonce lorsque le coût logistique, économique ou réputationnel devient supérieur au bénéfice ». De quoi expliquer la rareté de ces arrêts, dont les conséquences dépassent d’ailleurs largement l’industrie.

La mode s’interrompt lorsque le danger devient local et concrêt. […] Une marque ne renonce pas à défiler parce que le monde vacille. Elle y renonce lorsque le coût logistique, économique ou réputationnel devient supérieur au bénéfice.

Yann Weber, journaliste mode
Antidote

Trop puissante pour s’arrêter

Dans les colonnes de Mixte Magazine, Saveria Mendella, doctorante de la mode, le rappelle : « Historiquement, la mode […] n’a jamais cessé d’exister pendant les conflits. Même durant la Seconde Guerre mondiale. » Car la mode repose sur une machine économique colossale. Des analyses de marché estiment qu’aujourd’hui, l’industrie mondiale de la mode pèse 1700 milliards de dollars. Ce qui en fait l’un des secteurs de consommation les plus puissants de l’économie mondiale. Et la Fashion Week n’en est que la pointe émergée.

Quelques minutes de défilé mobilisent un écosystème entier : couturiers, techniciens, acheteurs, journalistes, influenceurs, fabricants, investisseurs. Suspendre un défilé ne relève donc pas seulement d’un geste symbolique. Et la pandémie l’a prouvé avec brutalité. Un rapport de McKinsey, cité par FashionUnited, estime que le passage des Fashion Weeks au format digital durant la crise mondiale avait fait perdre aux villes hôtes « plus de 600 millions de dollars d’activité économique » et « plus de 240’000 emplois directs ». L’impact débordant largement du secteur textile : hôtellerie, transport, audiovisuel, tourisme. Or, au-delà de l’économie, la mode semble également jouer un rôle culturel et politique essentiel. 

Historiquement, la mode […] n’a jamais cessé d’exister pendant les conflits. Même durant la Seconde Guerre mondiale.

Saveria Mendella, doctorante de la mode
Mixte Magazine

Réponse à la violence

Interrompre les défilés ou plus largement « réduire la mode à sa dimension superficielle, c’est oublier son rôle narratif et culturel”, insiste Saveria Mendella dans son article. En 2022, alors que la guerre en Ukraine bouleversait l’Europe, Demna Gvasalia, lui-même réfugié de guerre, devenait le rare porte-étendard de ce principe : « La Fashion Week ressemble à une absurdité. Mais annuler le défilé reviendrait à abandonner face à la violence. » Pour d’autres, comme Mattieu Blazy après la présentation de sa collection Chanel en janvier 2026, la mode demeure surtout un espace d’évasion : « Le monde est dur… Je voulais que ce show soit une parenthèse ». Une fonction déjà observée sous l’Occupation, avec même des pointes d’humour, surenchérit dans Le Monde Marie‑Laure Gutton, responsable au Palais Galliera. Interrogée par Vogue, la styliste ukrainienne Tetyana Chumak, qui continue de présenter ses collections malgré l’invasion russe, considère qu’il n’y aura finalement « jamais de bon moment. […] Il faut juste continuer. »

La Fashion Week ressemble à une absurdité. Mais annuler le défilé reviendrait à abandonner face à la violence.

Demna Gvasalia, designer de mode
Instagram

Continuer, malgré tout : une position que défendait également la directrice mode du New York Times Vanessa Friedman dans une tribune déposée au sortir de la pandémie : « C’est une vérité difficile à imaginer dans un monde ravagé par la maladie et l’insécurité économique, déchiré par le racisme et les troubles sociaux, mais nous continuerons à nous habiller ». Sauf que pour Céline Seeman, continuer ne signifie pas fermer les yeux. Chez Vogue, la fondatrice de Slow Factory plaide pour un système de mode qui fasse davantage preuve de « résilience, de durabilité, de cœur […] et respecte les droits humains ». Tout comme Tetyana Solovey qui pousse plus loin la réflexion. Dans Fashion Studies Journal, l’éditorialiste estime que « les tensions apparues sur les réseaux sociaux jouent un rôle majeur, non seulement dans la sensibilisation au conflit, mais aussi dans l’évolution des réponses publiques des marques de luxe et de mode » qui devraient ainsi « agir de manière responsable face aux événements mondiaux, au même titre que les gouvernements ou les ONG ».

Alors, la vraie question n’est peut-être plus de se demander si la mode doit continuer ou non lorsque le monde vacille. L’histoire montre qu’elle le fera presque toujours. La question devient peut-être : comment continuer de célébrer la mode tout en gardant vraiment les yeux ouverts sur le monde ? Entre la nécessité de préserver la culture, accompagner les consciences et se rapprocher de celles et ceux qui font la mode au-delà de l’élite : c’est peut-être dans cet équilibre fragile que la mode de demain devra s’inventer.

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