Cancer du sein : peut-on devenir mère après la maladie ?
Les traitements sont de plus en plus ciblés, mais permettent-ils aux patientes de préserver leurs chances de maternité ? En Suisse, plus de 6800 femmes sont touchées chaque année par le cancer du sein .

En 2026, Octobre rose fête ses 25 ans en Suisse, un quart de siècle de mobilisation pour sensibiliser les femmes au dépistage et faire avancer la recherche. L’étude internationale POSITIVE a suivi 518 femmes, dont des patientes suisses, traitées pour un cancer du sein hormonodépendant. Que révèle cette étude? Où en est la recherche? Entretien avec la Dre Anita Wolfer, médecin responsable du Centre du sein des HUG et le Dr Federico Del Vento, médecin au Service de gynécologie des HUG.
ELLE. Octobre Rose est l’occasion de rappeler quelques messages importants. Quels sont les signes qui doivent pousser une femme à consulter?
Dre Wolfer. Tout d’abord, il est important de suivre les recommandations de dépistage. Dans le canton de Genève, les femmes âgées de 50 à 74 ans sont invitées tous les deux ans à passer une mammographie. Par ailleurs, si quelque chose d’inhabituel apparaît et que cela persiste, comme une modification du sein, une masse, un écoulement, etc., il faut consulter. On ne dira jamais assez que plus un cancer est pris en charge tôt, plus les chances de guérison sont importantes, et moins les traitements sont lourds.
ELLE. Peut-on mettre en place une fenêtre thérapeutique pour entamer une grossesse après un cancer du sein?
Dr Del Vento. Débutée en 2014, l’étude internationale « Positive » a apporté récemment des données qui viennent conforter certaines statistiques à ce sujet: chez les femmes incluses dans cette étude, interrompre temporairement leur traitement d’hormonothérapie, pour mener un projet de grossesse n’a pas entraîné d’augmentation du risque de récidive à court terme. Les données actualisées publiées en 2026 avec un suivi d’environ cinq ans, viennent renforcer ces résultats rassurants, même si la
surveillance doit se poursuivre à plus long terme.
ELLE. La grossesse entraîne de gros changements hormonaux. Avoir un enfant après un cancer du sein n’augmente-t-il pas le risque de récidive?
Dre Wolfer. Il existe au cours de la vie différents facteurs qui peuvent légèrement augmenter ou diminuer le risque de développer un cancer du sein. Avoir des enfants relativement tôt, avant 30 ans par exemple, diminue légèrement ce risque. À l’inverse, une contraception hormonale prise pendant longtemps peut l’augmenter légèrement. Mais il s’agit de variations de risque et non de relations simples de cause à effet. Une grossesse n’empêche malheureusement pas la survenue d’un cancer du sein.
Certaines femmes découvrent d’ail-leurs leur cancer pendant leur grossesse ou durant l’allaitement. Cela ne signifie pas que la grossesse ou la maternité en sont responsables. Ainsi, avoir un enfant après un cancer du sein n’augmente pas, selon les données
disponibles, le risque de récidive.
ELLE. Est-ce que les traitements reçus précédemment par la mère peuvent présenter un risque pour l’enfant à naître?
Dr Del Vento. L’utérus d’une femme ayant reçu une chimiothérapie n’est pas impacté; ses ovaires, eux, peuvent l’être. La chimiothérapie est éliminée par l’organisme entre 6 et 12 mois après la dernière dose. Une fois le délai nécessaire respecté après la fin du traitement, la grossesse peut être envisagée.
L’utérus d’une femme ayant reçu une chimiothérapie n’est pas impacté; ses ovaires, eux, peuvent l’être.
ELLE. Comment accompagnez-vous les jeunes femmes qui souhaitent devenir mères après leur cancer?
Dr Del Vento. Lors du diagnostic, nous abordons la question du désir d’enfant. Nous leur proposons de congeler des ovocytes ou du tissu ovarien pour préserver la fertilité avant la chimiothérapie. Il existe aussi des traitements qui mettent temporairement les ovaires au repos, induisant une sorte de ménopause provisoire pour réduire l’impact de la chimiothérapie sur l’ovaire et la fertilité. Un an après la fin de la chimiothérapie, nous revoyons les patientes pour faire le point sur leur fertilité. Si elles n’arrivent pas à tomber enceintes naturellement, les ovocytes peuvent alors être utilisés dans le cadre d’une PMA. La prise en charge psychologique est très importante dans toutes ces démarches.
ELLE. Aujourd’hui, quels sont selon vous les défis majeurs dans la prise en charge du cancer du sein?
Dre Wolfer. L’un des enjeux concerne les effets secondaires des traitements hormonaux. Ils peuvent entraîner une prise de poids, des bouffées de chaleur, une sécheresse vaginale, des troubles de la concentration, des douleurs articulaires ou encore des troubles de l’humeur, de la dépression et du sommeil. Cela peut être particulièrement difficile à vivre. C’est à mon sens l’un des grands défis actuels, d’autant plus qu’entre deux tiers et trois quarts des cancers du sein sont hormonosensibles. Un très grand nombre de patientes sont donc concernées.
Des progrès restent à faire, mais des solutions existent déjà.
ELLE. Quelles sont les promesses de la recherche pour les prochaines années?
Dr Del Vento. Selon moi, les techniques de laboratoire doivent encore progresser, car tous les ovocytes congelés ne mènent pas à une grossesse.
Dre Wolfer. Nous allons vers une désescalade des traitements lorsque cela est possible. C’est déjà le cas en chirurgie: nous réalisons des interventions de moins en moins lourdes et cherchons à retirer uniquement ce qui doit réellement l’être. C’est un changement de paradigme important. L’objectif est d’individualiser davantage encore le traitement en fonction des caractéristiques du cancer, mais également d’éviter les traitements inutiles et leurs effets secondaires.
ELLE. Finalement, l’enjeu n’est donc plus seulement de vivre plus longtemps, mais aussi de mieux vivre pendant et après les traitements?
Dre Wolfer. Absolument. L’objectif n’est plus uniquement de soigner, mais de permettre aux femmes de retrouver une qualité de vie et de poursuivre leurs projets, comme celui de la maternité. Des progrès restent à faire, mais des solutions existent déjà. Si elles ne permettent pas de supprimer tous les effets secondaires, elles contribuent néanmoins à améliorer les choses. Et nous avons en Suisse le privilège d’avoir davantage de temps à consacrer à nos patients que dans certains autres pays. Ce temps est précieux à plusieurs égards: observer la maladie et écouter chaque patiente nous donne les moyens de mieux comprendre ce qu’elle traverse et donc de mieux la traiter.
