L’Affaire Marie-Claire au cinéma: «Jean-Yves Halimi a rencontré Charlotte, il lui a même prêté la robe de sa mère»

Dans leur nouveau film, la Française Lauriane Escaffre et le Franco-Suisse Yvo Muller retracent le procès historique de Bobigny, qui a ouvert la voie à la dépénalisation de l’avortement en France. Rencontrés à Genève, les cinéastes nous emmènent dans les coulisses de ce récit poignant et s’expliquent sur le choix de Charlotte Gainsbourg pour incarner Gisèle Halimi.

Extrait du film «L’Affaire Marie-Claire», 2026

«Sur le papier, c’est David contre Goliath, ça ne doit pas marcher. Ces femmes prennent quand même tous les risques et arrivent à accomplir l’impossible.» La réalisatrice Lauriane Escaffre salue ainsi le courage des héroïnes de L’Affaire Marie-Claire, le film qu’elle a coécrit et coréalisé avec son conjoint, Yvo Muller, en salles le mercredi 4 novembre. Tous deux y tiennent également des rôles. Nous sommes en 1972, à Bobigny, près de Paris. Michèle Chevalier (Cécile de France) comparaît aux côtés des femmes qui l’ont aidée à faire avorter sa fille de 16 ans, Marie-Claire (Saül Benchetrit), violée par un camarade d’école. C’est le violeur lui-même qui a dénoncé l’adolescente.

Leur avocate, Gisèle Halimi (Charlotte Gainsbourg), refuse la stratégie habituelle, qui consiste à s’excuser à la barre pour obtenir la clémence des juges. Elle attaque au contraire la loi de 1920 qui interdit l’avortement. Le procès a un retentissement énorme et contribue à ouvrir la voie, trois ans plus tard, à la loi Veil, qui dépénalise l’interruption volontaire de grossesse en France.

Extrait du film «L’Affaire Marie-Claire», 2026

Gisèle Halimi et Marie-Claire Chevalier étant décédées, respectivement en 2020 et en 2022, les cinéastes se sont nourris de leurs échanges avec des proches de l’affaire, dont Jennifer, la fille de Marie-Claire. Celle-ci s’est également rendue sur le tournage, dans la véritable salle d’audience de Bobigny où s’était tenu le procès en 1972, comme le précise la production. Malgré une construction classique, ce film de procès ponctué de flash-back captive de bout en bout : on suit l’élaboration de la stratégie de Gisèle Halimi, les rebondissements, les témoignages bouleversants, la plaidoirie. Un hommage puissant au combat de ces femmes, porté par des interprètes remarquables, jusque dans les seconds rôles. Charlotte Gainsbourg livre elle aussi une prestation convaincante, même si l’on peine à oublier totalement l’actrice derrière l’avocate. 

Le film précédé d’une polémique

Mais le film arrive précédé d’une polémique. Le 19 septembre 2025, quelques mois après la fin du tournage, Charlotte Gainsbourg cosigne avec une vingtaine de personnalités une lettre ouverte appelant Emmanuel Macron à conditionner la reconnaissance d’un État palestinien «à la libération des otages» et «au démantèlement du Hamas». Une prise de position d’autant plus critiquée au regard des engagements anticolonialistes de celle qu’elle incarne, fervente défenseuse des droits des Palestiniens. Dans un texte publié par Blast, le journaliste Serge Halimi, l’un des fils de l’avocate, estime que sa mère «aurait lu cette tribune avec dégoût».

Dans Libération, son frère Jean-Yves Halimi, avocat, nuance : leur mère aurait plutôt ressenti «une colère froide très maîtrisée», mais aurait défendu le droit de l’actrice à exprimer son opinion. Il rappelle toutefois que le choix de Charlotte Gainsbourg s’est fait «sans concertation avec les ayants droit» et, relevant que l’actrice n’a jamais pris position sur les droits des femmes, ajoute qu’«on peut comprendre que ce choix pose question sur sa crédibilité». Les deux réalisateurs reviennent pour ELLE Suisse sur la genèse du film, leurs choix artistiques et la polémique.

Extrait du film «L’Affaire Marie-Claire», 2026

Pourquoi avoir choisi de raconter le procès de Bobigny ?

Lauriane Escaffre : Je ne le connaissais pas auparavant. En nous intéressant aux figures féministes, nous avons été bluffés, impressionnés, inspirés aussi par ce que ces femmes avaient réussi à conquérir. 

Yvo Muller : Aujourd’hui, en France en tout cas, on a souvent l’impression qu’il y a le gouvernement d’un côté et le peuple de l’autre. Se dire qu’un petit groupe de femmes a réussi à faire bouger les choses, ça donne une forme d’espoir dans nos capacités à faire bouger les choses ensemble.

Aujourd’hui, en France en tout cas, on a souvent l’impression qu’il y a le gouvernement d’un côté et le peuple de l’autre.

Yvo Muller

Cette thématique vous tenait-elle déjà à cœur?

L. E. : Je n’ai jamais avorté, mais j’ai accompagné beaucoup d’amies. C’est une question qui, même si on ne l’a pas vécue soi-même, ne peut que nous concerner, femmes comme hommes. Et l’injustice faite aux femmes me révolte depuis toute petite. Ma mère dit que j’étais déjà féministe à deux ans. Dans sa bouche, ce n’est pas forcément un compliment ! J’étais dans un schéma assez patriarcal à la maison et tout me révoltait. Je ne comprenais pas pourquoi Dieu était un homme, pourquoi les prêtres étaient des hommes…

Y. M. : Plus jeune, une femme avec qui j’étais a dû avorter. Avec le recul, je me suis dit que j’étais un gros naze sur la manière dont je l’avais accompagnée et soutenue. Peut-être que c’est aussi une manière de corriger le tir, de faire un mea culpa.

Imaginiez-vous que l’avortement serait un jour de nouveau aussi menacé ?

L. E. : En 2020-2021, nous nous demandions si cette histoire résonnait encore. Puis il y a eu les États-Unis, en 2022 (ndlr : la Cour suprême a supprimé la protection constitutionnelle fédérale du droit à l’avortement). On s’est dit : «On est retournés en 1972 !» Il n’y avait plus aucune hésitation à faire ce film. 

Y. M. : Ce qui m’a frappé durant nos recherches, c’était cette justice à deux vitesses : les femmes aisées de France pouvaient aller avorter ici, en Suisse, ou en Angleterre, et la loi tapait sur celles qui n’en avaient pas les moyens. C’est exactement ce qui se passe aux États-Unis aujourd’hui. On aimerait bien qu’il y ait moins d’échos dans l’actualité !

La loi tapait sur celles qui n’en avaient pas les moyens

Yvo Muller

Quel autre élément vous a le plus surpris pendant vos recherches ?

L. E. : On a commencé par six à huit mois de documentation. Ce qui m’a le plus marquée, c’est la relation de Gisèle Halimi avec sa mère, Fritna. Dans ses récits autobiographiques, elle raconte, et on n’a que son point de vue, que sa mère ne les aimait pas, elle et sa sœur, parce qu’elles étaient nées filles, alors qu’elle adulait ses deux garçons. C’est le grand drame de sa vie. Elle a sans cesse essayé d’obtenir l’amour de sa mère, sans jamais y parvenir. Ce désamour nous a permis de construire un parallèle avec Michèle et Marie-Claire Chevalier, liées, elles, par un amour maternel inconditionnel.

Y. M. : Dans la réalité, on sait que Fritna est venue de Nice à Paris pour se faire soigner, mais on n’est pas sûrs que c’était pendant le procès. Il y a même plus de chances que ce soit à un autre moment. On avait néanmoins envie de les mettre face à face pour traiter cette relation-là.

Quelles autres libertés avez-vous prises avec l’histoire ?

L. E. : C’était compliqué, parce qu’on a quand même un devoir de mémoire. La plaidoirie, c’est un monument historique : on ne peut pas changer un mot. Mais on l’a évidemment coupée parce qu’elle fait quasiment 40 minutes en vrai.

Y. M. : Pour ce qui se passe derrière les portes, dans les appartements, on ne sait pas ce qui s’est dit. On s’est appuyés sur nos recherches, sur des écrits et sur des échanges avec différentes personnes, mais il y a forcément une part de fiction. On a aussi parfois déplacé des moments réels parce que c’était plus intéressant dramaturgiquement. Mais la matière était déjà suffisamment riche pour qu’on n’ait pas à inventer la Lune.

La plaidoirie, c’est un monument historique : on ne peut pas changer un mot.

Lauriane Escaffre 

Gisèle Halimi était juive tunisienne, devenue française dans l’enfance. Pourquoi ne pas avoir choisi une comédienne d’origine nord-africaine pour l’incarner ?

Y. M. : C’est une vraie question. On avait ce personnage de Gisèle Halimi, celui qu’on a dessiné dans notre film, avec d’une part le tempérament battant, frondeur, déterminé, parfois même dur, de l’avocate, et d’autre part cette faille originelle par rapport à sa mère…

L. E. : Ça a vraiment été un choix d’actrice. On s’est demandé quelle actrice pourrait incarner à la fois cette très grande fragilité, cette dureté, cette force et cette distance. Charlotte Gainsbourg nous est alors apparue comme une évidence et après, on n’arrivait pas du tout à se défaire de cette idée. C’est la première à qui on a proposé le rôle.

Ça a vraiment été un choix d’actrice. On s’est demandé quelle actrice pourrait incarner à la fois cette très grande fragilité, cette dureté.

Lauriane Escaffre 

Ce choix a-t-il été critiqué dès le départ ?

L. E. : Pour nous, il n’y a pas eu beaucoup de critiques à ce moment-là. C’était surtout Virginie Efira, annoncée en janvier 2025 dans le rôle de Gisèle pour un autre film, qui avait suscité une grosse polémique. Nous, on a tourné en avril-mai et la polémique est arrivée plusieurs mois plus tard, avec la tribune.

Comment avez-vous vécu cette polémique ?

L. E. : Le film était déjà tourné, ça ne concernait donc pas sa fabrication. On s’était tellement battus pour le faire sur des sujets qui nous tiennent à cœur : les injustices faites aux femmes, l’avortement, la sororité… On a envie qu’autour du film, on parle de ces injustices, de ce pan d’histoire, de la fragilité d’une loi qui peut être remise en cause. Je jouais au théâtre à ce moment-là et le théâtre a été assailli de messages d’insultes, de haine, de menaces. Nos comptes Facebook et Instagram aussi. Mais ça a engagé un débat intéressant : est-ce qu’un comédien doit avoir les mêmes idées politiques que son personnage quand il fait un rôle historique ? 

Y. M. : Nous étions en plein montage. Les producteurs nous ont beaucoup protégés. Ils nous ont dit : «On gère tout ça, vous, concentrez-vous sur le montage.» C’était bizarre : il y avait même une pétition qui nous demandait de ne pas prendre Charlotte Gainsbourg pour ce rôle, alors que le film était déjà tourné !

Aviez-vous eu, avant cela, des échanges avec les proches de Gisèle Halimi?

L. E. : Oui. Jean-Yves Halimi a rencontré Charlotte, il lui a même prêté la robe de sa mère pour le film.

Y. M. : Il est venu sur le plateau. Après la polémique, il a écrit une tribune pour dire que sa mère n’aurait pas été d’accord avec la position de Charlotte Gainsbourg, mais qu’elle se serait aussi battue pour qu’elle ait le droit d’exprimer son opinion. C’était intéressant aussi.

Jean-Yves Halimi a rencontré Charlotte, il lui a même prêté la robe de sa mère pour le film.

Lauriane Escaffre

Du court métrage «Pile poil» à votre premier long métrage «Maria rêve», puis à «L’Affaire Marie-Claire», vous racontez des femmes qui refusent le destin qu’on leur assigne. Un fil rouge conscient ?

Y. M. : Pas au début, mais après Maria rêve, des gens ont commencé à nous le dire.

L. E. : Avec L’Affaire Marie-Claire, on pensait faire un truc radicalement opposé et en fait, pas du tout. On est effectivement toujours sur ce fil conducteur : des personnes à qui on a assigné un destin et qui en sortent.

«L’Affaire Marie-Claire», de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, avec Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Saül Benchetrit et Grégory Gadebois. 102 minutes. Actuellement en salles.

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