« Hamnet » : le film qui transforme le deuil de Shakespeare en chef-d’œuvre

Auréolé de deux Golden Globes et en lice pour huit Oscars, Hamnet imagine le deuil traversé par William Shakespeare et son épouse après la mort de leur fils. Un grand film qui doit une large part de sa force à son actrice principale, Jessie Buckley.
Nommé pour huit Oscars, dont ceux du Meilleur film, de la Meilleure réalisation et de la Meilleure actrice, Hamnet (2025) célèbre le retour de la réalisatrice Chloé Zhao à un cinéma intimiste et émotionnel, après son bref détour par l’univers Marvel (Les Éternels en 2021). La cinéaste retrouve le thème du deuil, déjà abordé dans son film Nomadland, triplement oscarisé en 2020. Elle s’intéresse cette fois à la question de la catharsis : la création peut-elle, peut-être, absorber une part de la douleur ?
Pour explorer cette idée, Chloé Zhao adapte le roman éponyme de Maggie O’Farrell, qui cosigne le scénario. Le récit repose sur une hypothèse : accablé par la mort de son fils Hamnet, William Shakespeare (Paul Mescal) aurait transposé son chagrin dans l’écriture pour donner naissance à Hamlet. Si l’on sait que l’auteur et son épouse Anne Hathaway (renommée Agnes dans le film et interprétée par Jessie Buckley) eurent trois enfants, Susanna et les jumeaux Judith et Hamnet, et que ce dernier mourut réellement à l’âge de 11 ans, en 1596, aucun élément historique ne permet de confirmer l’interprétation proposée par Maggie O’Farrell et Chloé Zhao.

« Une présence hors du temps »
Coproduit par Steven Spielberg et Sam Mendes, Hamnet n’est donc pas un biopic : il faut d’ailleurs attendre plus d’une heure pour que le nom de Shakespeare soit explicitement prononcé. Chloé Zhao raconte avant tout Agnes et assume d’emblée le caractère fictionnel de l’œuvre en rappelant qu’au 16e siècle, Hamnet et Hamlet étaient des prénoms interchangeables. « Je n’avais pas lu le roman quand Chloé m’a parlé du film, explique Jessie Buckley en conférence de presse. Quand je l’ai découvert, il m’a submergée comme un océan. Il y avait en Agnes tant de choses que je reconnaissais et auxquelles je me sentais profondément liée, mais aussi d’autres qui restaient insondables, mystérieuses. Sa connexion au corps, aux sensations, à la nature est si viscérale qu’elle lui confère une présence presque irréelle, comme hors du temps. »

Le jeu de l’actrice irlandaise, intensément magistral, éclaire toute la complexité du personnage et porte le film. Une interprétation déjà saluée le 11 janvier par le Golden Globe de la Meilleure actrice dramatique, tandis que Hamnet, sublimé par la musique originale de Max Richter et la photographie de Łukasz Żal (La Zone d’intérêt), recevait le Golden Globe du Meilleur film dramatique.
La nature, élément central
Hamnet s’ouvre sur un William Shakespeare encore inconnu, enfermé dans une existence trop étroite, contraint de travailler pour un père tyrannique. Sa rencontre avec Agnes, guérisseuse et diseuse d’avenir profondément liée à la nature, perçue comme une sorcière par les habitants du village, bouleverse son existence. Leur histoire d’amour bénéficie de la puissante alchimie entre Jessie Buckley et Paul Mescal, qui s’étaient déjà croisés au générique de The Lost Daughter (2021), mais sans y partager de scène.

Fidèle à son rapport instinctif à la forêt, Agnes choisit d’accoucher de Susanna seule au pied d’un arbre centenaire. Une scène qui rappelle combien Chloé Zhao aime offrir à la nature un rôle principal. « Nous sommes faits des mêmes particules que l’arbre ou la feuille. Si l’on parvient à se rappeler que nous sommes unis à quelque chose de plus grand, alors il n’y a plus de peur : ni de la mort, ni de l’échec, ni de la séparation », confie la réalisatrice.
La naissance des jumeaux Judith et Hamnet marquera pourtant un premier basculement vers la peur pour Agnes. Ses visions l’ont toujours persuadée qu’elle n’aurait que deux enfants vivants au moment de sa propre disparition. Dès lors, elle vit dans l’angoisse permanente de perdre Judith (Olivia Lynes), fragile et souvent malade, tandis que William s’absente de plus en plus pour sa carrière.

Être et ne pas jouer
Mais la mort va surgir là où elle ne l’attendait pas : Hamnet (Jacobi Jupe) s’éteint dans une séquence centrale, véritable cœur battant du film. Jessie Buckley y livre une performance à vif, déchirante. « Je ne savais pas où cette scène allait me mener, je ne voulais pas m’imaginer ce que ce chagrin devrait être avant de l’avoir ressenti en jouant la scène, détaille l’actrice. Je travaille ainsi : je ne veux pas jouer, je veux être. » Le jeune Jacobi Jupe apporte lui aussi au film une justesse bouleversante, incarnant son personnage avec une sensibilité, un talent et une maturité saisissantes.

Le courage d’aimer
Le deuxième acte explore la manière dont chacun affronte ce deuil incommensurable, gère l’après, la vie qui doit continuer et comment ce couple, autrefois si soudé malgré la distance, plie lentement sous le poids de la peine. C’est là que, après une première partie parfois teintée de longueurs, le film déploie toute sa splendeur, jusqu’à l’apothéose au Globe Theatre de Londres, entièrement reconstitué pour l’occasion. L’émotion s’y décuple sur « On the Nature of Daylight », morceau de Max Richter qui, malgré un usage récurrent au cinéma, prouve qu’il a conservé sa force intacte.
Si cette histoire d’une famille du 16e siècle nous touche encore aujourd’hui, c’est parce qu’elle parle avant tout d’amour.
« Si cette histoire d’une famille du 16e siècle nous touche encore aujourd’hui, c’est parce qu’elle parle avant tout d’amour, conclut Jessie Buckley. Elle raconte à quel point nous sommes vulnérables, mais profondément vivants quand nous aimons. Avoir la force d’aimer quelqu’un et d’accepter de le laisser partir est une épreuve de grande humanité et de grand courage. »
« Hamnet », de Chloé Zhao, avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn, Jacobi Jupe, Noah Jupe, Bodhi Rae Breathnach et Olivia Lynes. 126 minutes. Actuellement dans les salles romandes.