« Michael » : un biopic à écouter plus qu’à voir

Le film événement consacré à Michael Jackson transporte les spectateurs grâce à sa musique, surtout, et à son duo d’acteurs principaux. Mais ne les emmène pas très loin : il ne révèle rien de la vie de l’artiste que l’on ne sache déjà.

Et Hollywood créa Michael : annoncé dès 2019, porté par une promotion colossale et un budget de plus de 150 millions de dollars, le long métrage consacré au King of Pop était un événement avant même le premier clap.

Trêve de suspense : il vaut le déplacement. Pas parce qu’il s’agit d’un bon biopic — loin de là — mais parce qu’il permet de (re)vivre le génie de celui qui a enchaîné les tubes planétaires, les pas de danse virtuoses, les clips révolutionnaires et les costumes mythiques. Celui qui a contribué à faire tomber les barrières raciales dans l’industrie musicale américaine des années 1980 et qui détient encore, avec « Thriller » (1982), le record de ventes d’albums.

Généreux en musique et en reconstitutions de concerts (encore plus spectaculaire en IMAX), le film assume pleinement sa nature de show, voire de karaoké géant, jusqu’à prolonger l’expérience au générique avec un live de « This Place Hotel » (1980), où la star invitait la foule à chanter.

Scénario paresseux

Près de 17 ans après sa disparition, le 25 juin 2009 à 50 ans, réentendre ainsi les enregistrements originaux et participer à cet hommage collectif n’a pas de prix pour les fans. Pour la production et les ayants droit — une partie de la fratrie Jackson et le fils aîné de Michael crédités comme producteurs — il en a un : l’œuvre devrait sans peine battre le record du biopic musical le plus rentable, détenu par Bohemian Rhapsody (2018). Produit sur le même modèle par le même Graham King, Michael ressemble en réalité surtout à une machine à cash, qu’on pourrait presque rebaptiser Merci Michael.

Car le récit, lui, ne suit pas. Il ne laisse presque aucune place à l’homme derrière la star. Même la succession de tubes ne parvient pas à masquer un scénario plat, qui empile des faits connus sans jamais les creuser. Ainsi le seul spoiler que pourrait contenir notre article serait : les fans de MJ n’apprendront rien. Les autres à peine davantage.

La mise en scène d’Antoine Fuqua n’est pas plus audacieuse. Elle déroule mécaniquement les étapes du biopic hagiographique : talent hors norme, enfance traumatique, premiers succès (avec le plan cliché des hits qui grimpent dans les charts), émancipation, triomphe. D’ordinaire viennent ensuite la chute et la rédemption. Michael évite l’écueil en s’arrêtant en 1988, soit cinq ans avant la première accusation d’abus sur mineur, conclue par un accord financier. Impossible omission, tant ces affaires ont marqué la trajectoire de l’artiste.

L’entourage disposait pourtant d’une occasion rare d’aborder ces controverses, toujours d’actualité. Ou de rappeler que Michael Jackson a été acquitté au terme d’un procès en 2005 et qu’il a fait l’objet d’enquêtes, notamment avec l’appui du FBI, sans jamais avoir été condamné. Le film laisse cet aspect hors champ. Selon Variety, une première version du scénario évoquait l’affaire de 1993 avant d’être abandonnée en raison d’une clause de l’accord financier interdisant de la mentionner. Ce qui aurait entraîné des reshoots et alourdi la facture de 15 millions. Pourquoi ne pas contourner l’obstacle autrement ? Une suite, couvrant la deuxième partie de sa vie, est prévue si Michael marche au box-office. Éclairera-t-elle enfin ces zones d’ombre ? À voir ce premier volet, le doute est permis.

Absences remarquées

Le récit s’ouvre au sommet : Michael Jackson, interprété par son neveu Jaafar Jackson, entre en scène, face à un stade de Wembley plein à craquer, en 1988. Retour ensuite en 1966. Les Jackson 5 répètent dans leur salon face à leur père tyrannique Joseph Jackson (mort en 2018). Dès lors, on suivra chronologiquement, avec d’immenses ellipses, la vie de l’enfant prodige sous cet angle unique : son besoin de rompre avec ce père qui le bat, le manipule, l’injurie. D’autres drames — enfance sacrifiée, racisme, brûlure au troisième degré à l’origine de l’addiction aux antidouleurs dont il ne reviendra pas – offrent encore des moments forts. Tout comme l’accès à des lieux emblématiques : le véritable Westlake Recording Studio où fut enregistré « Thriller », la rue du tournage du clip ou la maison familiale d’Encino, où Jaafar Jackson a d’ailleurs grandi.

Le reste est expédié. De la vision artistique de MJ, on n’a que des ébauches. Son vitiligo, sa dysmorphophobie, sa fascination pour Peter Pan sont réduits à quelques indices lourds. Son amour des animaux tombe à plat, desservi par des images de synthèse peu convaincantes. De ses amis, de ses amours, on ne sait rien. Le film donne l’impression qu’il n’existait qu’au sein de sa famille, ce qui ne correspond pas à la réalité du jeune adulte, solitaire certes, mais qui, à la fin des années 1970, enchaînait les soirées au Studio 54.

Renforçant l’idée d’isolement, les absents sont nombreux. Pas de Diana Ross ou d’Elizabeth Taylor, les alliées de toujours. Janet Jackson, qui ne voulait pas être liée au projet, n’existe pas. Disparaissent aussi les amitiés avec Stevie Wonder, Lionel Richie, Brooke Shields ou sa maquilleuse Karen Faye. Rien sur le film The Wiz (1978), marquant pourtant sa rencontre avec Quincy Jones, ni sur le phénoménal « We Are the World » (1985), coécrit avec Richie. Rien sur le coup de maître de l’homme d’affaires qu’il était : le rachat du catalogue musical ATV, incluant les Beatles. Frank DiLeo, son célèbre manager, n’est visible que quelques secondes. Tandis que son avocat John Branca (joué par Miles Teller), aujourd’hui à la tête de l’Estate qui gère l’héritage du King of Pop et coproduit Michael, s’attribue étonnamment une place de choix.

Contrairement à ses deux frères, la fille de Michael Jackson, Paris, 28 ans, a boycotté les premières mondiales. En procès contre l’Estate, qu’elle accuse de s’enrichir sur leur dos, elle avait déjà pris ses distances avec le biopic le jugeant «rempli d’inexactitudes et de mensonges purs et simples».

Toujours copié, enfin presque égalé

Heureusement, il reste la performance. Jaafar Jackson, 29 ans, porte le projet. Deux ans de travail pour obtenir le rôle, puis des mois de répétitions avec les chorégraphes de son oncle. Même s’il est parfois desservi par un maquillage peu subtil ou des perruques peu fidèles, la magie opère dans les séquences de « Beat It » (1982) puis « Human Nature » (1982) lors du Victory Tour (même avec ce pantalon rayé que Michael refusait de remettre, trouvant qu’il lui donnait l’air d’un clown). Sublimes aussi, sa reconstitution au millimètre près de « Billie Jean » (1983) lors du mythique gala Motown 25, ainsi que ses pas sur « Bad » (1987). Un niveau de précision rarement atteint chez un imitateur du King of Pop. À tel point qu’on en vient surtout à vouloir revoir les performances du maître. Hors scène, pour ce tout premier rôle, Jaafar Jackson impressionne aussi par son travail sur le phrasé et le timbre, même si son jeu manque par moments de nuances.

Face à lui, Colman Domingo est immense. Son Joseph Jackson rivalise avec l’excellence de ses prestations dans Rustin (2023) et Sing Sing (2023). Incroyable et bouleversant est Juliano Krue Valdi, qui incarne le jeune Michael. Mike Myers, dans la peau de Walter Yetnikoff, de CBS Records, signe une brève mais percutante apparition. Une belle place est accordée au chef de la sécurité Bill Bray (KeiLyn Durrel Jones), qui fut comme un père pour le chanteur durant les décennies passées à son service. Quant à Nia Long, elle joue une Katherine Jackson, la mère adorée du chanteur aujourd’hui âgée de 95 ans, d’une grande justesse, en dépit d’un rôle trop anecdotique.

Malgré la richesse du sujet, l’accès privilégié à l’entourage, aux costumes et aux lieux, une bande-son magistrale servie sur un plateau, un budget permettant toutes les prouesses et la performance saisissante de Jaafar Jackson, Michael manque son rendez-vous avec Michael Jackson. Mais pas avec ses fans, tant le show donne envie d’y revenir.

Reste ce sentiment tenace : un film sur celui qui aimait citer le proverbe « Ne juge pas un homme avant d’avoir marché deux lunes dans ses mocassins » aurait mérité que quelqu’un, dans l’équipe de production, prenne vraiment le temps de les enfiler pour tenter de comprendre qui il était.

Michael, d’Antoine Fuqua. Avec Jaafar Jackson, Colman Domingo, Juliano Krue Valdi, Nia Long, Miles Teller, KeiLyn Durrel Jones, Mike Myers. 2h07.

Tags : film · analyse
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