« Euphoria » : dérive d’une série devenue ultra problématique

La suflureuse fiction pour ados de Sam Levinson a toujours été provocatrice. Mais sa troisième et dernière saison éclipse tout ce qui en faisait autrefois un simple sujet de curiosité.

Soyons clairs : Euphoria n’a jamais été une série facile à regarder. Dès sa première diffusion en 2019, elle a suscité la controverse avec des scènes qui ressemblaient, au mieux, à des provocations destinées à faire les gros titres, au pire, à d’un véritable rituel d’humiliation.

Rien que dans la première saison, on se souvient d’une séquence devenue tristement célèbre mettant en scène 30 pénis, de relations traversées par la violence et des rapports de pouvoir profondément dérangeants, ou encore du personnage de Cassie (Sydney Sweeney), sous MDMA, atteignant l’orgasme en public sur un manège de fête foraine. Cru, frontal et souvent cruel, le sexe a toujours occupé une place centrale dans la vision décadente de la génération Z portée par le réalisateur Sam Levinson.

Mais ce n’est pas ce qui a fait d’Euphoria une série télévisée emblématique de son époque, ni ce qui a transformé Zendaya, star de Disney Channel, en actrice de renom, lui valant au passage un Emmy. C’était la complexité des intrigues des personnages : toujours profondément troublantes à regarder, mais émouvantes en elles-mêmes, sans avoir besoin d’être sensationnalisées.

Le personnage de Rue, interprété par Zendaya, en est un parfait exemple : une représentation sans concession de la toxicomanie chez les adolescentes et du désespoir qu’elle engendre chez elle et chez son entourage. Ailleurs, nous avons vu Kat, le personnage de Barbie Ferreira (qui a depuis quitté la série), devenir cam girl après les cours, et Maddy, jouée par Alexa Demie, faire face aux violences conjugales de son petit ami Nate (Jacob Elordi). Mais surtout, nous avons également fait la connaissance de Jules (Hunter Schafer), une adolescente transgenre qui, dans un contexte de montée de la transphobie, a mis en lumière la complexité émotionnelle de l’identité de genre.

Suite spirituelle de Skins (avec toutefois des budgets plus importants et une réalisation plus soignée), Euphoria, lors de sa première diffusion, racontait l’histoire d’adolescents sans détour, abordant les réalités tumultueuses, déroutantes et souvent terrifiantes du passage à l’âge adulte dans le monde moderne. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait à la fois scandalisé les parents et fasciné les jeunes à sa sortie. Levinson s’est contenté de tendre un miroir à la réalité, puis d’amplifier le volume.

Mais aujourd’hui, alors que la série entame sa troisième et probablement dernière saison, une grande partie de sa profondeur émotionnelle a disparu. Il ne reste plus que le sexe, poussé à des extrêmes grotesques et presque déshumanisants. On retrouve les personnages adultes – un saut dans le temps compréhensible vu les quatre années d’attente depuis la deuxième saison – et presque tous se prostituent. Cassie aspire à devenir une star d’OnlyFans ; Maddie gère des créateurs de contenu pour adultes en parallèle de son travail à Hollywood ; Rue travaille dans un club de strip-tease ; Jules est une sugar baby.

Même les personnages qui ne travaillent pas explicitement dans l’industrie du sexe sont réduits à des corps utilisés à des fins lucratives : lorsque Rue et Faye (Chloe Cherry) deviennent brièvement des mules pour le fentanyl, la scène où elles avalent des sachets de drogue de la taille d’une balle de golf est d’une pornographie gratuite. Arrivées à destination, Faye annonce avoir eu un accident et l’on voit des excréments couler le long de sa cuisse.

Quel est l’intérêt ? Ce n’est pas que la représentation du travail du sexe à l’écran – ou même de la sexualité féminine en général – soit dénuée d’intérêt, mais dans Euphoria, on n’y gagne rien, si ce n’est des plans gratuits d’hommes sniffant de la cocaïne sur des tétons et de la glace dégoulinant sur la poitrine de Sydney Sweeney. La façon dont Levinson traite les corps des femmes n’approfondit ni ne critique notre compréhension des multiples façons dont la société encourage l’hypersexualisation. Cela donne simplement l’impression d’un prétexte pour mettre en scène des fantasmes masculins, réduisant les femmes à de simples objets, sans la moindre nuance.

La façon dont Levinson traite les corps des femmes n’approfondit ni ne critique notre compréhension des multiples façons dont la société encourage l’hypersexualisation. Cela donne simplement l’impression d’un prétexte pour mettre en scène des fantasmes masculins, réduisant les femmes à de simples objets, sans la moindre nuance.

ELLE

Dans le deuxième épisode de la dernière saison, on voit un montage de Cassie (Sweeney) en train de tourner des vidéos pour OnlyFans, se déguisant en tout, d’un joueur de football américain à un bébé. La narration de Rue est éloquente : « [Cassie] est tellement en manque d’attention qu’elle est prête à s’humilier. » Dans une autre scène, Maddy explique sans détour pourquoi elle n’a pas de sugar daddy : « Je ne suis pas une putain. » Même la façon dont les personnages féminins parlent des autres travailleuses du sexe est empreinte d’un mépris dégoûtant.

C’est ainsi qu’Euphoria restera dans les mémoires. Pas pour les intrigues novatrices de ses premières saisons. Pas pour son pouvoir de révélation, qui a propulsé ses acteurs au rang de stars mondiales. Pas même pour ses looks mode et beauté — ce brouillard technicolor de paillettes et de strass qui a relancé la machine des tendances, avec des maquillages et des silhouettes maximalistes aussitôt en rupture de stock après leur apparition à l’écran.

À l’aube de son dernier chapitre, la série semble désormais définie par la controverse, à l’écran comme en coulisses : accusations de misogynie visant Sam Levinson, rumeurs de tensions entre les membres du casting… Certes, le sexe fait vendre. Mais à quel prix ?

C’est précisément la question à laquelle Euphoria n’a, jusqu’ici, jamais vraiment répondu — trop occupée à chercher le plan choc pour se demander pourquoi il fallait le montrer. Le problème n’est pas un manque de morale, mais une absence d’humanité ; ou plus globalement, un regard masculin dopé à coups de millions. Oui, Euphoria n’a jamais été une série facile à regarder. Mais aujourd’hui, elle ne vaut presque même plus la peine d’être regardée.

Autrice : Olive Pometsey
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/uk Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : série · adolescence
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