Yael Naim : « Mon nouvel album est né d’une immense transformation »

À l’occasion de la sortie de son nouvel album Solaire et de sa tournée suisse, la célèbre interprète de « New Soul » revient sur la crise existentielle qui a bouleversé sa vie artistique.

ELLE Suisse : Vous vous qualifiez d’artiste indépendante. Qu’entendez-vous par là ?
Yael Naim : Être artiste indépendante, c’est aujourd’hui beaucoup plus que faire de la musique. Je suis à la fois dans la création, la scénographie, les clips, les budgets… Ça va dans tous les sens, en même temps. C’est passionnant, et un peu fatigant !

Comment avez-vous vécu le concert donné fin janvier à Radio France ?
C’était incroyable. Je bénéficiais d’une carte blanche avec des chœurs magnifiques et ai pu jouer une grande partie du nouvel album, mais aussi revisiter d’anciens morceaux. J’étais entourée d’artistes que j’admire énormément. La voix me fascine profondément : c’est un instrument infini. On peut transmettre tellement d’émotions avec une simple voix humaine. Il y a quelque chose de magique, presque spirituel.

À quel moment avez-vous compris que votre voix pouvait devenir un moyen d’expression?
Très tôt. J’ai commencé le piano classique à neuf ans et le coup de foudre fut immédiat. J’étais une enfant extrêmement timide, et tout à coup, grâce à la musique, je trouvais un endroit où exister. Vers douze ans, j’ai participé à un concours de chant. On me proposait de reprendre Madonna ou Michael Jackson, mais moi, je voulais chanter mes propres chansons. Le responsable m’a dit : « Si tu chantes une composition originale, tu ne gagneras jamais. » J’ai insisté malgré tout et j’ai finalement gagné!

Composiez-vous déjà à cet âge-là ?
Oui. C’était presque plus naturel pour moi que de reprendre des chansons. Et il y a eu un autre déclic très important : le film Amadeus (1984). J’ai été fascinée par Mozart. Il y apparaît comme une rock star absolue, un génie qu’on accepte malgré sa singularité. À l’époque, chez moi, il y avait beaucoup d’angoisses financières. Je voyais ma mère travailler énormément, mon père rêver sans parvenir à concrétiser. Moi, je voulais être libre. Mais surtout, je ne voyais aucune femme dans cette place-là. Alors je me suis dit : « Je serai le Mozart féminin. » Avec le recul, je crois que c’était déjà une forme de féminisme.

Comment naissent vos chansons aujourd’hui ?
Il y a deux familles de chansons. Les premières sont celles qui finissent sur les albums : elles arrivent presque d’un seul coup, dans une sorte d’état de grâce. Une émotion surgit, une phrase apparaît, une mélodie aussi, et je dois immédiatement aller l’enregistrer. C’est très instinctif. Et puis il y a les chansons plus « techniques ». Je peux en écrire mais ce ne sont pas forcément celles qui me touchent le plus.

Être artiste indépendante, c’est aujourd’hui beaucoup plus que de faire de la musique. Je suis à la fois dans la création, la scénographie, les clips, les budgets.

Yael Naim, chanteuse
ELLE

Commencez-vous plutôt par les paroles ou la musique ?
La musique, presque toujours. Quant aux langues, je ne contrôle rien. Dans ma vie quotidienne déjà, je mélange le français, l’anglais, l’hébreu… alors dans mes chansons aussi. J’aime cette circulation.

Comment ce nouvel album a-t-il pris forme ?
Il est né progressivement, après NightSongs (2020). À cette époque, je traversais une immense transformation personnelle. Je sortais d’une relation toxique, d’un deuil et vivais une crise identitaire profonde. Petit à petit, une nouvelle couleur musicale est apparue : plus électronique, plus directe, plus frontale aussi. J’avais envie de dire les choses que je n’osais pas auparavant. En parallèle, le monde semblait lui aussi vaciller : le Covid, la crise climatique, les tensions politiques… Tout cela a impacté ma création.

Vous évoquez souvent une « crise » autour de vos 39 ans. Qu’en est-il ?
Aujourd’hui, je me rends compte que beaucoup de femmes vivent cette remise en question profonde à cet âge. J’avais l’impression de vouloir tout détruire : ma manière de travailler, certains équilibres personnels, des structures qui semblaient pourtant fonctionner. Mais je me sentais étouffer. Je culpabilisais énormément parce que, vu de l’extérieur, tout allait bien. Pourtant, intérieurement, je sentais qu’il fallait reconstruire autrement.

Un sentiment à l’origine de votre envie d’indépendance ?
Oui. J’avais besoin de retrouver une liberté totale. Je me suis mise à apprendre seule : filmer, monter, produire, gérer des budgets… Petit à petit, j’ai repris confiance en mes intuitions. J’ai compris que je pouvais créer autrement, avec des équipes plus petites, plus organiques. Et puis il y a eu une autre découverte : devoir me battre pour moi-même – négocier des contrats, défendre mes droits, dire non. Ça paraît simple, mais pour moi c’était totalement nouveau, vertigineux, mais aussi très libérateur.

Dans ma vie quotidienne déjà, je mélange le français, l’anglais, l’hébreu… alors dans mes chansons aussi. J’aime cette circulation.

Yael Naim, chanteuse
ELLE

Vous avez également participé à l’écriture d’un documentaire sur votre vie. Pour quelles raisons ?
Au départ, la réalisatrice Jill Coulon voulait filmer le processus de création musicale. Mais très vite, le projet est devenu autre chose. Pendant six ans, elle a filmé ma vie, mes transformations, mes questionnements de femme, d’artiste, de mère. On a fini par coproduire le film ensemble. C’était un travail immense : comment raconter quarante-sept ans de vie en cinquante-cinq minutes ?

Et vous préparez aussi un livre ?
Tout à fait. Le projet est né d’une rencontre avec la journaliste Sophie Rosemont. Écrire a été une expérience très différente de la musique : plus lente, plus frontale aussi. Le livre s’intitule Ma chambre à moi, en référence à Virginia Woolf. Je l’ai lu au moment où je m’installais avec mon conjoint. J’ai compris à quel point j’avais besoin d’un espace à moi pour créer. Très vite, il est devenu évident que je ne pouvais pas travailler sans solitude, sans frontières claires. C’est essentiel pour moi.

Concerts : 22 mai 2026, Corbak Festival, La Chaux-du-Milieu (Neuchâtel) ; 27 mai 2026, Théâtre du Jura, Delémont ; 28 mai 2026, Théâtre Le Reflet, Vevey

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