Marie Brunschwig : « Chez Bongénie, je n’ai jamais été traitée comme ‘la fille de' »

Adolescente, elle rêvait de s’émanciper de son nom, indissociable de Bongénie. À présent, elle s’investit entièrement dans cette maison de mode suisse. Rencontre.
Fondé à Genève en 1891, Bongénie est aujourd’hui porté par la cinquième génération de la famille Brunschwig, tandis que la précédente reste engagée dans l’exécutif. Dans cette relève, Marie, 30 ans, pilote au département des achats un portefeuille d’une quarantaine de marques pour les divisions femme contemporaine, bain et lingerie. Son frère aîné Loïc assure la direction du groupe et leur cousin Sébastien travaille dans la division commerciale.
Marie Brunschwig contribue à enrichir l’offre des 15 points de vente en Suisse ainsi que celle de l’e-commerce, tout en participant aux grandes décisions de l’entreprise au sein du comité familial. Pour ELLE Suisse, elle évoque sa passion du métier et ce nom de famille qu’elle assume désormais pleinement.
ELLE Suisse : Quelle impulsion avez-vous voulu donner aux collections proposées dans vos magasins?
Marie Brunschwig : De la fraîcheur. J’ai fait entrer de nouvelles marques, au-delà des grands noms, pour proposer un assortiment plus créatif, avec davantage d’exclusivités, tout en répondant aux attentes, notamment éthiques. J’ai toujours été attirée par ce qui est moderne avec un twist, parfois bohème. Mon héritage culturel influence aussi ma sensibilité.
C’est-à-dire?
Mon grand-père maternel, mort avant ma naissance, était turco-syrien et musulman. Ma grand-mère, dont j’étais très proche, était française et catholique. Grâce à ses récits et à ceux de ma mère, cet héritage turco-syrien, même vécu à distance, me nourrit. Du côté de mon père genevois, j’avais un grand-père juif et une grand-mère protestante.
Quelques mots pour vous décrire?
Enjouée avec un sens de l’humour prononcé, sensible, curieuse, avec un grand besoin de créativité.
J’ai fait entrer de nouvelles marques, au-delà des grands noms, pour proposer un assortiment plus créatif, avec davantage d’exclusivités, tout en répondant aux attentes, notamment éthiques.
Que vouliez-vous devenir?
J’ai longtemps voulu être architecte, puis j’ai envisagé la psychologie, avant de choisir l’École hôtelière de Lausanne (EHL), dont l’aspect généraliste correspondait à ma curiosité et mon goût du multitasking. Un stage chez Hermès a été le déclic : l’industrie de la mode m’a plu parce qu’elle réunit des métiers très différents.
Comment avez-vous trouvé votre place dans le groupe?
Mon frère, mes cousins et cousines et moi y avons tous fait des stages très jeunes, notamment dans la vente. Après l’EHL, j’ai voulu faire mes preuves ailleurs, mais comme nous étions en pleine pandémie et qu’on avait besoin de toute l’aide possible, j’ai rejoint notre service marketing. J’adorais mon travail, mais il me manquait quelque chose. Je suis partie faire un master en management de la mode et du luxe à Milan. À mon retour, mon frère m’a orientée vers les achats, car j’étais très sensible aux produits. J’ai commencé par gérer des projets, puis une première division, avant de prendre la femme contemporaine. Je me sens à ma place, parce que ce poste me permet de toucher à tout – analyse des performances, construction budgétaire, stratégie et achats – et c’est ce qui fait mon épanouissement.
Vous défendez une certaine idée du luxe. Laquelle ?
Le luxe, c’est une émotion, mais aussi une responsabilité. Nous ne vendons plus de fourrure et sommes attentifs aux provenances, aux conditions de fabrication, mais sans en faire un argument marketing. L’industrie de la mode n’est pas la plus durable et nous ne voulons pas faire de greenwashing.
Nous ne vendons plus de fourrure et sommes attentifs aux provenances, aux conditions de fabrication, mais sans en faire un argument marketing.
La question du pouvoir s’est-elle posée entre les héritiers ?
Non. Mon frère étant l’aîné, il a commencé sa carrière en premier. Il est exceptionnel dans son rôle et je n’ai pas l’ambition d’être CEO. Ce qui m’importe, c’est d’être là où j’apporte ma pierre à l’édifice. Je me sens plus utile et plus passionnée à mon poste. Et le fonctionnement de Bongénie a toujours été collégial : les grands projets se discutent en famille.
Êtes-vous proches ?
Très. La période où Loïc et moi nous sommes croisés à l’EHL n’a pas été la plus facile, parce que nous n’avions pas les mêmes ambitions. Il est perfectionniste, moi, je voulais profiter un peu de ces années. C’est par la suite qu’on s’est à nouveau rapprochés, au point d’être colocataires. Aujourd’hui, nous habitons à cinq minutes l’un de l’autre, parlons tous les jours et partons en vacances ensemble avec nos partenaires. S’il y a des tensions au travail, on en discute et il m’écoute. Mais il reste mon chef et je trouve important de le soutenir parce qu’être CEO n’est pas facile, surtout dans une entreprise familiale où la charge affective est forte.
Comment l’histoire familiale vous a-t-elle forgée ?
Enfant, j’adorais passer du temps au magasin sans réaliser que c’était le nôtre. Adolescente, j’ai souffert de porter ce nom. On me demandait des rabais, on m’inventait une vie. Je ne voulais pas y être associée. C’est dans le milieu très international de l’EHL que je me suis enfin assumée. Je n’ai jamais été quelqu’un qui se montrait, mais j’ai arrêté de me cacher ou d’avoir honte. Au travail, je n’ai jamais été traitée comme «la fille de» et j’ai pu construire ma légitimité. Mais mon nom m’a porté préjudice quand je cherchais une position ailleurs. On me répétait : «Vous allez nous voler nos idées pour votre groupe.»
Mon nom m’a porté préjudice quand je cherchais une position ailleurs. On me répétait : «Vous allez nous voler nos idées pour votre groupe.»
Quelles femmes vous inspirent ?
Ma grand-maman maternelle, qui m’a tant transmis. Le plus grand drame de ma vie, c’est de l’avoir perdue il y a cinq ans. J’ai toujours sa photo en fond d’écran de mon téléphone. Ma mère est aussi ma source d’inspiration. Elle a sa propre boutique, Friends, à Vandœuvres, et un œil incroyable pour la mode. Elle me conseille beaucoup.
Comment voyez-vous la continuité de l’entreprise ?
L’ancienne direction, composée de mon père, de mon oncle et de leur cousine, reste présente dans l’exécutif, mais nous fait confiance pour l’opérationnel. Avec mon frère et Sébastien, qui nous a rejoints récemment, nous essayons de faire avancer la maison sans en dénaturer l’esprit. Même s’il y en a pour tous les goûts, entre mode, restauration, décoration, marketing, immobilier, finance, nous n’avons jamais été obligés d’y travailler et je crois que si l’on veut transmettre – ce que j’espère – il est essentiel que cela reste un choix.
Qu’est-ce qui vous passionne, en dehors du travail?
Le golf, les animaux, la mode, mais surtout les gens que j’aime. Mon idée du bonheur: un déjeuner au soleil avec famille ou amis, une bière pression, un bon burger, sur du Nino Ferrer… ou du Jul !