Sarah Chiche : « Ce que je reproche parfois à la romance, c’est de ne pas jouer avec le comique de l’amour »

Avec Aimer, elle signe un grand roman d’amour traversant plusieurs décennies, de la Suisse des années 1980 à la France contemporaine. L’écrivaine y explore la mémoire, le désir, le temps qui passe et ces rencontres qui bouleversent une existence, des expériences vécues qu’elle nous confie ici dans un entretien passionnant. Sarah Chiche sera présente à La Librairie du Centre, à Ferney-Voltaire, le 4 juin, à 19h30.
ELLE Suisse : Pourquoi avoir situé une partie du roman à Bellevue en Suisse ?
Sarah Chiche : Ce qui est raconté de l’enfance de Margot ne m’est pas totalement étranger. Mais à partir de mon expérience, j’ai voulu écrire un livre très romanesque : une grande histoire d’amour qui prend toute une vie pour se réaliser. On rencontre les personnages enfants, dans la Suisse du début des années 1980 que j’ai fort bien connue puisque j’étais moi-même scolarisée à Bellevue, puis on les suit en France dans les années 1990, à New York dans les années 2010, avant un retour en Suisse puis en France.
Y êtes-vous retournée depuis l’écriture du livre ?
Oui, juste avant la parution, une sorte de pèlerinage. J’ai aimé sentir l’épaisseur du temps qui passe. La petite fille que j’étais à Bellevue voulait déjà désespérément écrire. Revenir des années plus tard et se dire qu’on l’a fait, c’est vertigineux. Cela vaut la peine de se battre quelles que soient les douleurs traversées.
Votre lien avec la Suisse semble très profond.
Un événement très fort s’est produit au Salon du livre de Genève, lors d’une rencontre autour Des Enténébrés (2019). Une femme est venue me voir et m’a dit qu’elle avait connu mes grands-parents, mon père et mon oncle à Alger, avant la guerre d’Algérie : stupéfiant ! Cet échange a déclenché l’écriture de Saturne (2020), très rapide, en six mois, comme on traverse un lac sur un cheval au galop, sans se retourner. Des souvenirs d’enfance ont ressurgi, des chagrins, ce fut très fort.
La petite fille que j’étais à Bellevue voulait déjà désespérément écrire.
Dans Aimer, Margot et Alexis se rencontrent enfants. Comment est née cette histoire d’amour ?
J’avais envie d’écrire une grande histoire d’amour qui prend toute une vie pour se réaliser. Il fallait donc trouver à Margot un Alexis et je voulais qu’il soit différent d’elle en tous points. À son chaos d’enfant sauvage s’oppose la rectitude d’un petit garçon issu d’une enfance choyée. C’est une création littéraire, même si l’on identifie aussi chez Alexis quelques traces de ce que je suis.
Lorsqu’ils se retrouvent adultes, ils se reconnaissent immédiatement. Comment expliquer cela ?
Il y a cette idée que l’on peut rencontrer quelqu’un sans rien savoir de lui et, pourtant, le reconnaître. Je l’ai vécu et ce fut très beau. L’amour, même la première fois, n’est jamais seulement une trouvaille : ce sont aussi des retrouvailles avec une part perdue de soi-même. L’amour nous donne des nouvelles de nous, sans que ce soit seulement narcissique. C’est aussi la rencontre avec une altérité qui devient un royaume à arpenter.
Vos personnages semblent nés pour s’aimer : touchés par la grâce.
Hélas, la réalité est souvent plus grise que la littérature. Pour autant, certaines rencontres relèvent de la grâce. La littérature en parle beaucoup : Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Anna Karénine… On peut bien sûr expliquer le sentiment amoureux par la chimie, l’ocytocine, la dopamine. Mais on peut aussi croire, presque mystiquement, à cette grâce.
L’amour, même la première fois, n’est jamais seulement une trouvaille : ce sont aussi des retrouvailles avec une part perdue de soi-même.
Qu’est-ce qui change quand on construit une histoire d’amour à 20 ans ou à 50 ans ?
À 50 ans, les corps, les esprits, les cœurs ont été traversés par beaucoup de choses. Le corps a été éprouvé, marqué, strié, creusé, ou gonflé de rêves, d’humiliations, d’espoirs déçus. C’est cela qui fait l’épaisseur des êtres. Je voulais voir comment Margot et Alexis, après avoir vécu tout cela, allaient pouvoir aimer.

| Aimer (2026) |
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| par Sarah Chiche, 384 pages, Julliard, CHF 35.10 chez Fnac |
Saviez-vous dès le départ que le roman aurait cette fin ?
Oui. J’avais dit à mon agent François Samuelson, qui me suit depuis Des Enténébrés : « Je te préviens, je vais écrire une fin heureuse. » Cela l’avait beaucoup fait rire, parce que ce n’était pas ma marque de fabrique. Mais je n’aime pas être là où l’on m’attend. Je voulais prouver, autant à moi-même qu’aux autres, que je pouvais écrire autrement.
Que pensez-vous de l’engouement actuel pour la romance ?
Je préfère que les gens lisent de la romance plutôt que rien. Avec Aimer, j’ai parfois joué avec certains de ses clichés : les retrouvailles dans un supermarché, la première nuit d’amour, le petit déjeuner silencieux du lendemain… On est au bord du cliché tout en s’en moquant dans la phrase suivante. Ce que je reproche parfois à la romance, c’est de ne pas jouer avec le comique de l’amour. Or, il y a toujours une forme de comique dans l’amour.
Je n’aime pas être là où l’on m’attend. Je voulais prouver, autant à moi-même qu’aux autres, que je pouvais écrire autrement.
Votre roman est très ancré dans les décennies qu’il traverse. Comment avez-vous travaillé ?
Je savais que Margot et Alexis allaient traverser les années 1980 jusqu’aux années 2020, et même 2050 avec une échappée dystopique. Il fallait donc les entourer des objets qui font une époque : le walkman, les transistors portables, les chansons, les émissions de télévision… Le romanesque n’exclut pas la rigueur.
Votre manière d’ancrer le roman rappelle parfois le travail de Nicolas Mathieu.
J’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour son travail. Il réussit le tour de force d’inscrire la sociologie et l’époque dans ses romans sans jamais être sociologisant ni tomber dans le poncif. C’est un grand écrivain, qui sait écrire sur les sentiments, et aussi sur les scènes de sexe, avec une poésie magnifique.
Pour qui écrivez-vous ?
J’écris pour la mémoire de mon père, pour ma fille, et aussi pour mes lecteurs.
Être psychologue et psychanalyste aide-t-il à écrire des romans ?
Les deux activités sont très cloisonnées. Quand je suis psy, je n’écoute pas mes patients en romancière. Et quand je suis romancière, j’essaie de ne pas psychologiser. Les deux sont liées par un vif intérêt pour la complexité humaine. Les personnages uniquement gentils ou méchants ne m’intéressent pas.
Vous dites être écrivaine, psychologue clinicienne et psychanalyste. Pourquoi cet ordre ?
Parce que j’ai fait des vœux d’écriture très jeune. Mais je savais que je ne gagnerais pas ma vie par l’écriture, ou que ce serait difficile et progressif. Il fallait donc un métier. L’écriture, pour moi, c’est le pacte de ma vie.
Sarah Chiche, Aimer, Julliard, 2025. L’autrice sera présente à La Librairie du Centre, à Ferney-Voltaire, le 4 juin, à 19h30