« Backrooms », le thriller qui transforme une légende d’Internet en phénomène de cinéma

Précédé par le succès colossal de la légende des backrooms, l’obsédant thriller horrifique de Kane Parsons, qui sort ce mercredi 17 juin en Suisse romande, est un must-see.
Demain, 18 juin, Kane Parsons fêtera ses 21 ans. Le mois dernier, lors de la sortie américaine de Backrooms, son premier long métrage, il est devenu le plus jeune réalisateur à voir un film se hisser en tête du box-office, offrant au passage au studio A24 son plus gros succès commercial : produit pour 10 millions de dollars, il a déjà engrangé plus de 250 millions de recettes. Une consécration qui illustre l’intérêt grandissant de Hollywood pour les créateurs du web, à l’image de Curry Barker et du récent succès de son film, Obsession.
Les backrooms ? C’est l’une des creepypastas (ces récits collectifs de légendes urbaines horrifiques qui envahissent les forums depuis des années) les plus célèbres d’Internet. Leur mythe est né en 2019 sur le forum 4chan. Un utilisateur y partage la photo d’une pièce vide, prise lors de la rénovation d’un magasin une quinzaine d’années plus tôt : moquette, papier peint et plafonds jaunâtres, lumière blafarde et l’impression d’entrevoir un enchaînement sans fin de salles désertes. Le commentaire d’un internaute lance le phénomène : « Si vous n’êtes pas prudent et que vous vous noclippez (terme emprunté aux jeux vidéo désignant un bug permettant à un personnage de traverser les murs et les limites du jeu, ndlr) hors de la réalité dans les mauvaises zones, vous vous retrouverez dans les backrooms. » Il décrit parfaitement ce que l’image transpire : « l’odeur de vieille moquette humide, la folie du jaune monochrome, le bourdonnement incessant des néons. »
Depuis, des millions de jeunes se passionnent pour ces immenses espaces liminaires (dont les images de lieux désertés durant la pandémie ont parfois semblé offrir un écho bien réel), coincés entre le réel et l’ailleurs, qui se peuplent de créatures inquiétantes. Des jeux vidéo puisent dans l’imaginaire des backrooms. Le créateur de la série Severance y a également puisé une partie de l’inspiration de son univers de bureaux où le travail semble dépourvu de sens. En 2022, à 16 ans, Kane Parsons lance sous le pseudo Kane Pixels une web-série dans laquelle une organisation fictive explore ces labyrinthes infinis. Des épisodes cumulant des centaines de millions de vues, qui poussent A24 à lui proposer de porter son travail sur grand écran. Le film, scénarisé par Will Soodik, reprend la mythologie de la série, mais en racontant une histoire nouvelle.

Un univers obsédant
Backrooms s’ouvre ainsi sur une longue séquence en caméra subjective : une personne en combinaison, le souffle épais, arpente un dédale jaune avec une angoisse croissante. Générique. Puis autre moment, autre lieu (ou pas ?) : dans une zone industrielle morose, face à un parking désespérément vide, Clark (Chiwetel Ejiofor) gère un magasin de meubles. Nous sommes en 1990. Sa marchandise est aussi laide que son chiffre d’affaires est inexistant : aucun client, aucune vente. On fait plus ample connaissance avec lui dans le cabinet de sa psychothérapeute, la Dre Mary Kline (Renate Reinsve), elle-même secrètement hantée par ses traumas. Architecte raté, Clark tient ce commerce par obligation. Il y a même posé ses valises depuis son divorce et boit chaque soir pour oublier le vide d’une existence dont les responsables sont, à l’entendre, toujours les autres.

Alors qu’il touche le fond, la consommation d’électricité gigantesque du magasin achève de le ruiner. D’où vient cette dépense inexplicable ? Une nuit, une lueur filtre derrière les cloisons. Comme appelé par cette lumière grésillante, Clark découvre qu’il peut traverser le mur en un point précis. Derrière, le magasin semble se prolonger à l’infini dans une teinte jaune nauséeuse. Tel le Passe-Muraille de Marcel Aymé, il multiplie dès lors, avec une fascination glissant vite vers l’obsession et malgré le constant sentiment d’être épié, ses explorations à travers des salles sans fenêtres qui en engendrent d’autres et des couloirs, aussi anxiogènes que ceux de Shining (1980), débouchant sur des lieux tous plus énigmatiques les uns que les autres. Ici une piscine abandonnée, là des meubles à moitié engloutis par le sol, ailleurs un sapin de Noël scintillant, cerné de silhouettes figées.

Combien de temps Clark passe-t-il réellement dans ces backrooms ? Les ellipses du film nous font brillamment perdre tout repère. Le gérant finit par confier sa découverte à sa psy, interloquée. Car comment dire ce qu’on est le seul à voir ? « Imaginez décrire un chien à quelqu’un qui n’en a jamais vu, puis lui demander de le dessiner. Le résultat ressemblera à un chien, mais le diable se cache dans les détails », explique-t-il d’ailleurs.
Puis, silence. Restée sans nouvelles de son patient, après un énigmatique message sur son répondeur, Mary Kline finira par partir à sa recherche.
Chiwetel Ejiofor fascinant
Avec son intrigue originale, son esthétique très réussie sur fond de nostalgie des années prénumériques, ses séquences de found footage (ces films présentés comme de véritables archives retrouvées, procédé déjà à la base du Projet Blair Witch en 1999 par exemple) et des interprètes d’une grande précision, principalement Chiwetel Ejiofor, exceptionnel à chaque seconde, Kane Parsons signe une œuvre captivante. Autant que déstabilisante. On ne peut s’empêcher de se demander s’il parviendra à tout expliquer. Avant de se réjouir qu’il ne le fasse pas entièrement, tant les scènes en fin de film où il choisit de montrer frontalement l’envers du décor le font, brièvement, plonger dans le grotesque.

Clark a-t-il pénétré un monde parallèle ? Explore-t-il le vide de sa propre réalité ? A-t-il sombré dans son inconscient? Dans sa folie ? Qu’y trouvera-t-il ? C’est là, sans doute, que le film excelle : chacun verra ce qu’il croit voir dans ces couloirs glauques. Jusqu’à la séquence ultime saisissante. De quoi ressortir bousculé, mais fasciné, avec l’étrange impression de n’avoir jamais vraiment vu un chien auparavant et de devoir pourtant maintenant vous le décrire.
«Backrooms», de Kane Parsons, avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass, Lukita Maxwell et Finn Bennett. 1h50.