« Obsession » : le nouveau film d’horreur qui va déranger beaucoup de femmes
Le phénomène, à l’affiche dans les cinémas suisses romands depuis le 13 mai, met en lumière une réalité glaçante.
Attention : cet article contient des spoilers sur le film Obsession (2026).
Dans le cinéma d’horreur, le scénario du « fais attention à ce que tu souhaites » est aussi classique que la maison hantée. Aussi connu sous le nom de La Patte de singe (2013) — en référence à la nouvelle de W.W. Jacobs — ce trope met en garde contre la cupidité, l’orgueil et les catastrophes qui surviennent lorsqu’on tente de contourner les lois naturelles de la vie. Dans Obsession (2026), le nouveau film horrifique du comédien Curry Barker, à l’affiche en Suisse romande depuis mercredi 13 mai, cette « loi naturelle » est la suivante : votre meilleure amie ultra cool et canon n’est probablement pas secrètement amoureuse de vous.
C’est une leçon que Bear (Michael Johnston), fou amoureux en silence, manque de comprendre lorsqu’il tente de se confier à Nikki Freeman (Inde Navarrette), qui l’a très clairement rangé dans la friendzone. Nikki, c’est la fille cool par excellence. Elle adore les shots, la musique, elle écrit et rêve de quitter leur petite ville. Elle a aussi ces gestes spontanés et poétiques, comme emprunter 20 dollars à des amis en pleine conversation pour les donner à une personne sans-abri. Bref, elle incarne parfaitement l’archétype bien connu de la « dream girl » de cinéma. Bear, lui, n’a pas grand-chose dans sa vie à part attendre les messages de Nikki. C’est le loser classique des films.

Les événements surnaturels d’Obsession commencent dès le début du film, lorsque Nikki esquive sa déclaration d’amour, le laissant seul avec un One Wish Willow, un objet acheté pour la modique somme de 6 dollars dans une boutique ésotérique. Sur un coup de tête, il le casse et formule un vœu : que Nikki l’aime plus que n’importe qui au monde. Quelques secondes plus tard, elle revient. Et elle est totalement sous le charme. Or, l’« amour » de Nikki met mal à l’aise : son regard est vide et vitreux, elle se met soudainement à hurler pendant leurs séances de baisers et ses sourires adorateurs durent beaucoup trop longtemps. Bear choisit volontairement d’ignorer ces signaux, mais ses amis, eux, remarquent que quelque chose cloche. À mesure que Nikki devient de plus en plus étrange, ils se demandent si elle est en pleine dépression nerveuse et accusent Bear de profiter d’elle. Et plus il commence à se sentir observé et à prendre ses distances, plus son comportement dégénère.
Soudain, Nikki grogne dans la nuit, rampe derrière les coins des murs, hurle en public et finit même par se souiller au sol. À ce stade, elle ressemble davantage à Linda Blair dans L’Exorciste (1973) qu’à une héroïne fantasque façon manic pixie dream girl. Bear est alors forcé d’accepter que le One Wish Willow a réellement lancé un sort : l’amour de Nikki est aussi authentique que le vomi vert de Linda Blair en 1973 — et infiniment plus dangereux.
Je n’avais pas pris autant de plaisir devant un film d’horreur depuis Évanouis (2025) de Zach Cregger, que j’ai vu trois fois au cinéma et deux fois sur un site de streaming illégal (neurodivergence oblige). L’interprétation d’Inde Navarrette dans le rôle de Nikki est sidérante, et j’ai été stupéfaite d’apprendre que le film n’avait utilisé ni IA ni CGI pour créer les contorsions faciales inhumaines et les performances vocales démoniaques qu’elle livre. Pourtant, la dynamique entre Bear et Nikki m’a mise profondément mal à l’aise, sans que j’arrive immédiatement à comprendre pourquoi.
Idéalisation permanente
Beaucoup d’articles présentent Bear comme le véritable méchant du film. J’adore blâmer les hommes autant que n’importe qui, mais ici, cela semble un peu simpliste. Après tout, il ignorait complètement que son jouet à 6 dollars allait réellement ensorceler Nikki. Et toute personne ayant vu le film conviendra que, une fois qu’il comprend ce qui se passe, il est déjà quasiment impossible pour lui de rompre sans provoquer un bain de sang surnaturel.

Le problème, c’est que le seul regret de Bear n’est pas d’avoir détruit la vie de son amie. Son regret, c’est que le sort n’ait pas assez bien fonctionné. Dans un détail délicieusement absurde, le One Wish Willow affiche même un numéro de service client. Lorsque Bear appelle, il ne demande pas comment annuler son vœu. Il veut savoir s’il peut le modifier. Son problème n’est pas d’avoir manipulé son amie pour qu’elle tombe amoureuse de lui : son problème, c’est qu’il aimerait qu’elle cesse de l’humilier afin de pouvoir continuer à l’utiliser comme un jouet sexuel.
Sans cesse, il lui demande de « se comporter normalement ». Quand il dit à Nikki : « Je veux vraiment que ça marche », après une énième scène cauchemardesque, ce qu’il veut dire, c’est : « Je veux que tu continues à jouer le rôle de la personne que j’ai imaginée. » Peu lui importe qu’elle soit profondément anormale, tant qu’elle arrête de scotcher les portes, de réciter des poèmes démoniaques lors des soirées ou de lui préparer des repas avec les restes de son chat mort. Et tant qu’elle le laisse sortir avec ses potes.
C’est précisément là que le film mérite toutes ces critiques de femmes affirmant qu’il leur donne envie de rester célibataires. Dans de nombreux « films d’horreur hétérosexuels » — faute d’un meilleur terme — comme Liaison fatale (1987) ou Gone Girl (2014), on retrouve souvent la narrative de la femme folle et possessive : ces femmes qui séduisent les hommes en se faisant passer pour des filles cool avant de révéler leur folie et de ruiner la vie du héros malchanceux.

Obsession inverse complètement cette dynamique. Beaucoup de femmes se reconnaissent dans ce récit où un homme décide qu’il est amoureux de vous alors qu’il ne vous connaît pas vraiment — puis passe toute la relation à essayer de vous faire correspondre à la version fantasmée qu’il a créée dans sa tête. Et cela résonne particulièrement chez les femmes dont le fonctionnement émotionnel ou mental sort de la norme.
Même si — hypothèse folle — la majorité des femmes ne sont ni possédées par des forces surnaturelles ni victimes d’un sortilège, le fait d’être aimée pour une version idéalisée de soi avant qu’on tente de vous transformer est une expérience extrêmement fréquente chez les femmes neurodivergentes. Sur TikTok et Reddit, de nombreuses femmes autistes dénoncent cette tendance chez certains hommes sur les applis de rencontre à rechercher « la juste petite dose d’autisme ». Ces hommes sont attirés par l’intensité émotionnelle, l’amour sans filtre, cette manière dont ont souvent les femmes neurodivergentes de s’exprimer sans les habituels codes sociaux protecteurs.
Comme l’écrit une utilisatrice Reddit : « Je suis tellement fatiguée d’être mal représentée, infantilisée et sexualisée à cause d’un trouble neurologique qui affecte toute ma vie. » Une créatrice TikTok autiste décrit, dans une vidéo intitulée Fetishising Autism, la douleur de vivre ce type de relation : « Si vous voulez cet amour sans masque, vous devez accepter le bon et le mauvais. Être aimée pour mes “bons côtés” puis rejetée pour les autres est l’une des choses les plus suffocantes et horribles qui soient. » Et cela dépasse largement l’autisme : ADHD/TDAH, TOC, traumatismes… autant de formes de neurodivergence liées à la gestion émotionnelle dont certains traits sont romantisés de loin, mais incompris dans la réalité.
Dans mon expérience personnelle — et celle de nombreuses femmes autour de moi — ces hommes ne sont souvent pas préparés à la réalité d’une relation avec quelqu’un qui vit le monde différemment et a des besoins différents. Le décalage entre la femme fictive qu’ils ont inventée et la personne réelle qu’ils ont devant eux provoque alors, comme chez Bear, un passage brutal de l’obsession à l’indifférence.
La véritable horreur d’Obsession
Comme l’a résumé une utilisatrice de Letterboxd à propos d’Obsession : « Les hommes adorent l’idée d’une manic pixie dream girl… jusqu’à ce qu’elle soit réellement maniaco-dépressive. » Ce décalage — et les couches constantes d’invalidation et de micro-rejets qu’il ajoute à une relation — peut devenir profondément déshumanisant. Il peut même aggraver les symptômes, qu’on vive avec une neurodivergence, un traumatisme… ou une malédiction lancée par un jouet à 6 dollars.
Dans Obsession, il faut énormément de temps — et un nombre croissant de morts — avant que Bear abandonne l’idée qu’eux deux pourraient continuer à jouer au couple fonctionnel. L’une des scènes les plus glaçantes survient lorsqu’il tente de s’éclipser en pleine nuit pour aller voir un ami, et que « la vraie Nikki » lui parle tandis que la version monstrueuse dort à côté de lui. Elle le supplie à voix basse de la tuer.

Au lieu d’être anéanti par la souffrance qu’il inflige à une amie qu’il prétend aimer, Bear se vexe. « Qu’est-ce qu’il y a de si terrible à être avec moi ? » lance-t-il sèchement. Nikki répond : « Je n’ai jamais été avec toi. » Et soudain, on comprend que malgré toutes ces années passées ensemble, il ne la connaissait probablement pas assez pour s’en rendre compte. Voilà la véritable horreur d’Obsession.
Dans une interview accordée au Hollywood Reporter, Inde Navarrette a décrit la trahison au cœur de cette scène : Nikki supplie d’être tuée parce qu’elle réalise que la personne censée la protéger et l’aimer — cet ami à qui elle a toujours montré de la gentillesse — est en train de la détruire sous ses yeux. Selon l’actrice, cette scène montre à quel point « la vraie Nikki » souffre psychologiquement et combien cette expérience est traumatisante pour elle. Elle veut simplement que tout s’arrête, parce qu’elle ne voit plus aucune autre issue.
Il n’est finalement pas surprenant que le film de Curry Barker touche autant de monde — particulièrement les femmes — dans une époque où le dating hétérosexuel semble, de l’avis général, complètement en train de partir en vrille. Applications de rencontre, manosphère… chacun choisira son coupable.
À la fin, le monde de Bear s’effondre dans la violence et il choisit une sortie « de gentleman » — bien trop tard pour ne pas avoir irrémédiablement bouleversé la vie de Nikki. Elle est enfin libérée de sa prison, mais comme tant de femmes, elle doit nettoyer seule le chaos laissé derrière lui par sa lâcheté égoïste et son sentiment d’avoir tous les droits. Comme l’a parfaitement résumé une autre utilisatrice Letterboxd :
« Un homme a un crush, et soudain ça devient le problème de tout le monde. »
Autrice : ELLE Rédaction
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com.au Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.