À Paléo, Theodora a prouvé qu’elle était bien la Boss Lady

Attendue comme l’un des temps forts de la 49e édition du festival nyonnais, l’artiste française a électrisé la Grande Scène jeudi soir. Un show généreux, coloré et intensément physique, où la performance comptait autant que les bangers.
« Est-ce que vous êtes prêts ? » La question fuse depuis la Grande Scène ce jeudi 23 juillet. Elle est aussitôt engloutie par un cri collectif. Des milliers de voix, une impatience presque palpable, des pancartes « Boss Lady » ondulant au-dessus de la foule. Le public s’est donné rendez-vous pour célébrer celle qui, en quelques mois, a dynamisé les codes de la pop francophone et des sonorités afro-caribéennes. Puis, pendant plusieurs secondes, Paléo retient son souffle : à 21h20, Theodora sera là, et elle ne compte pas faire dans la demi-mesure.
On le comprend dès l’introduction. Surprenantes, les premières notes de « Bohemian Rhapsody » (2018) de Queen résonnent dans les enceintes. Clin d’œil au groupe qui pensait ses performances de manière explosive et laisse alors place à des promesses toutes aussi grandioses. On pourrait craindre un décor plus grand que l’artiste. C’est pourtant l’inverse qui se produit.
Une heure sans temps mort
Theodora entre en scène avec une énergie qui ne retombera jamais. « Kongolese sous BBL » (2024), « Miss Kitoko » (2026), « Spa » (2026)… Les morceaux s’enchaînent à un rythme effréné, sans laisser au public le temps de respirer. Véritable phénomène de société, l’artiste appartient à cette nouvelle génération qui refuse les cases. Pop, rap, afro, shatta, varièt’ : elle pioche partout, mélange tout et ne demande la permission à personne. Si, sur disque, cette liberté intrigue, sur scène, c’est juste une évidence.
Lorsque résonnent les premières mesures d’« Instructions » (2025), partagé avec Meryl, la fosse se transforme en piste de danse géante. Les connaisseurs de shatta s’en donnent à cœur joie ; les autres découvrent malgré eux qu’il est pratiquement impossible de rester immobile.
Le concert prend aussi des allures de réunion de bande. Accueilli comme un véritable événement, Disiz rejoint par surprise la chanteuse pour interpréter leur tube « Melodrama » (2025). Plus tard, 420, sa backeuse et amie de longue date, fait exploser la scène avec « Massoko na Mabele » (2025). Les talents helvétiques sont également à l’honneur avec la venue de « son coup de cœur de Lausanne », s’est réjouie la patronne – Supremnova et son rap déjanté distillé à la chaleur afro. À aucun moment ces apparitions ne donnent l’impression de servir le spectacle : elles racontent plutôt le collectif charismatique et familial qui gravite autour de Theodora.
Une artiste qui refuse la distance
À seulement 22 ans, la jeune femme occupe l’espace avec une aisance presque insolente. Elle ne cesse de courir, danser, provoquer, sourire. Son concert tient autant du défilé de mode que du clubbing géant. Les jeux de lumière saturent l’espace, les costumes explosent dans tous les sens. Chaque tableau prolonge l’univers volontairement maximaliste de l’artiste franco-congolaise.

Le moment le plus fort survient pourtant loin de cette démesure. En plein « Ils me rient tous au nez » (2024), Theodora descend de scène. Du haut de son mètre 55, la star disparaît dans la foule, son objectif étant ailleurs : rejoindre les premiers rangs. La frontière entre la scène et le public cesse alors tout simplement d’exister : Theodora prend le temps de discuter, signer des autographes tout le long de la barrière, puis tend son micro à une jeune fan, submergée par l’émotion, qui chante le refrain en larmes.
Puis, elle remonte. Tout n’est pas parfaitement calibré. Quelques notes s’échappent parfois de la justesse. Certaines phrases semblent arrachées plus que chantées. Mais tout cela raconte surtout une passionnée qui refuse de jouer la sécurité. Difficile d’exiger une précision chirurgicale quand on performe d’un bout à l’autre de la scène, jusqu’à offrir un grand écart aussi inattendu qu’impressionnant. C’est un millésime d’énergie.
Un show Paléo comme on les aime
On attendra longtemps « Fashion Designer » (2025). Le tube arrive à la fin, comme si l’artiste refusait de s’appuyer trop tôt sur l’un des morceaux qui l’a propulsée au premier plan de l’industrie francophone avec quatre Victoires de la Musique – un record pour la cérémonie. Mais le pari fonctionne. Lorsqu’il retentit enfin, la Grande Scène se mue en karaoké géant. Impossible de distinguer la voix de Theodora de celle du public.
En une heure, Lili Théodora Mbangayo Mujinga, de son vrai nom, aura rappelé ce qui distingue un bon concert d’un véritable spectacle. Son timbre, son charisme, son sens de la mise en scène et sa capacité à créer une proximité presque intime avec une foule immense.
Une performance généreuse, parfois imparfaite, mais intensément vivante. Et c’est dans ce genre de soirée que Paléo rappelle pourquoi il demeure l’un des grands festivals européens : parce qu’au-delà des concerts, il sait encore fabriquer des moments dont on sort avec l’impression d’avoir assisté à quelque chose qui dépasse la simple performance musicale. Jeudi soir, Theodora a remercié Paléo. C’est nous qui la remercions.