Bally : pourquoi le fleuron suisse de la chaussure de luxe est en train de perdre pied
Ces dernières années, la maison soleuroise a fermé ses dernières lignes de production en Suisse, réduit son réseau de boutiques et traverse désormais une importante crise financière. Mais qu’a-t-il bien pu arriver à l’une des marques helvétiques les plus prestigieuses de son époque ? Retour sur son histoire et sur ce que son déclin raconte aussi du luxe suisse.
C’est une maison que l’on pensait indéboulonnable. Ses souliers en cuir impeccablement taillés, ses deux bandes rouges et blanches devenues signatures… Bally, c’était surtout cette idée solidement ancrée dans l’imaginaire collectif : celle d’un savoir-faire suisse qui aurait traversé les modes sans jamais vraiment vaciller. Pourtant, en 2026, comme l’a rapporté mardi 11 août le Women’s Wear Daily (WWD), les mesures de restructuration se sont accélérées au sein de Bally. Pour comprendre comment la success story en est arrivée là, il faut replonger dans son histoire.
Tout commence avec deux frères
Au départ, Bally n’avait rien d’une maison de luxe. En 1851, à Schönenwerd, dans le canton de Soleure, les frères Carl Franz Bally et Fritz Bally se lancent dans la fabrication de rubans élastiques destinés notamment aux chaussures. Puis ils se mettent à créer leurs propres souliers et transforment peu à peu la ville soleuroise en véritable cité industrielle.
Dès 1860, plus de 500 personnes travaillent pour l’entreprise. Durant le 20e siècle, ses usines et boutiques essaiment bien au-delà de la Suisse, de Buenos Aires à New York, Paris ou Le Cap et comptent ainsi jusqu’à environ 7000 employés. Bally devient une véritable success story helvétique. Mais son expansion pose déjà un défi qui ne la quittera plus : comment rester fidèle à ses racines tout en devenant une marque mondiale ?
Le début des turbulences
La question se pose dès les années 1970. Bally élargit son offre au prêt-à-porter, aux sacs à main et aux accessoires pour hommes et femmes. Mais la marque fait face à plusieurs difficultés. La SRF évoque notamment, pour cette période, une structure de production jugée trop lourde et des erreurs de gestion. C’est alors que survient 1999. Le fonds américain Texas Pacific Group reprend Bally et éclate un symbole : la production historique de Schönenwerd est arrêtée.
Le site de Caslano, au Tessin, devient alors le dernier bastion de fabrication de chaussures de la marque en Suisse. La griffe soleuroise peine à trouver une place suffisamment solide dans un marché du luxe devenu particulièrement concurrentiel. En 2008, sur fond de crise financière mondiale, elle change une nouvelle fois de mains et rejoint JAB Holding. Là encore, le redressement se fait attendre. JAB tentera même de vendre Bally au groupe chinois Shandong Ruyi, sans parvenir à finaliser l’opération.
La tentative du grand come back
JAB s’appuie alors sur l’une de ses holdings, Labelux, pour relancer la marque. Et mise sur l’image : nouveau merchandising, événements prestigieux et, surtout, un nouveau directeur artistique, après plusieurs années passées sans. Arrivé en 2007, Brian Atwood est engagé pour « insuffler glamour et dynamisme à la marque », décrit Time Magazine. Talons-plateformes et sex-appeal sont au rendez-vous pour le plus grand bonheur des spécialistes mode. Michael Herz et Graeme Fidler prennent ensuite les commandes créatives dès 2010. Mais en 2013, Frédéric de Narp devient CEO et les remplace par l’ancien de Dior et Celine Pablo Coppola. Son ambition s’avère plus large : une première « Bally House » ouvre ainsi à Londres dès l’année suivante. L’idée ? Ne plus vendre uniquement de la mode, mais un lifestyle.
Sur le papier, le repositionnement séduit. Il ne règle toutefois pas le problème de fond : le repositionnement intervient dans un contexte où Bally reste une maison de taille modeste face aux grands groupes du luxe. Après le départ de Coppola en 2017, la maison reste plusieurs années sans directeur artistique. Puis arrive Rhuigi Villaseñor en 2022. Le chouchou des rappeurs US. Selon Hypebeast, les ventes progressent de 20% en un an, mais le créateur quitte le chausseur suisse dès 2023. Simone Bellotti, ancien de Gucci, lui succède durant deux ans, avant de partir pour une autre maison. Jil Sander. Depuis, Bally est orpheline.
Un tournant loin de l’héritage suisse
Il se trouve que le départ de Simone Bellotti intervient un an après une étape significative pour la maison. Le 15 août 2024, JAB annonce la vente de Bally au fonds américain Regent. Mais le discours se veut rassurant. Le dirigeant Michael Reinstein promet de préserver l’héritage et le potentiel international de la marque. Or, les mesures prises dans les mois qui suivent traduisent une volonté manifeste : réduire les coûts. Deux mois plus tard, environ 65 postes sont en effet supprimés à Caslano, rapporte la RSI. Un an plus tard, 30 licenciements supplémentaires y sont annoncés. Les 27 salariés restants sont alors affectés à la production de chaussures.

Le sursis ne dure pas. Le 12 mai 2026, Bally annonce la fermeture de son dernier site de production suisse. Les chaussures sont désormais fabriquées à l’étranger, notamment en Italie, au Portugal, en Espagne et en Chine, selon The Shoe Intelligence. Quelques semaines plus tard, cinq boutiques suisses ferment à leur tour, à Lucerne, Bâle, Lugano, Lausanne et Genève, détaille Blick. Pour Luca Robertini, syndicaliste de l’OCST, cette stratégie résume un basculement plus profond. Interrogé par la SRF, il estime que chez Bally, « seuls les chiffres comptent, le produit passe au second plan ».
Une crise désormais établie
En juin 2026, le couperet tombe : Bally est placée sous moratoire concordataire. Il s’agit d’une procédure devant permettre à une entreprise en difficulté de négocier avec ses créanciers et de tenter de se réorganiser avant une éventuelle faillite. L’OCST estime la dette à environ 20 millions de francs et alerte sur le sort d’une centaine d’employés administratifs susceptibles d’être touchés.
Le dossier prend alors une dimension judiciaire. Dans son article de mardi 11 août, WWD décrit une restructuration supervisée par la justice suisse et souligne que Regent maintient son engagement envers Bally et son projet de redressement.
Que reste-il de Bally ?
Il reste d’abord une histoire considérable. Mardi 23 juin, le gouvernement de Soleure a décidé de placer provisoirement sous protection les archives de Bally et sa collection de chaussures. Le but : éviter leur dispersion ou leur déplacement de Schönenwerd pendant qu’une solution est négociée.
Car ces archives remontent à 1851. Elles comprennent notamment des affiches et des supports publicitaires datant d’environ 1910, ainsi que des photographies et films remontant à 1900. La collection de chaussures, constituée depuis la fin du 19e siècle, compte plusieurs dizaines de milliers de pièces. Pour le canton, ce patrimoine raconte en somme 175 ans d’histoire industrielle, économique et sociale de la région, au point d’être considéré comme potentiellement « d’importance nationale », souligne Swissinfo.
Qu’est-ce que le cas Bally dit du luxe suisse ?
Pendant des décennies, Bally a cherché la formule parfaite : être suisse sans être poussiéreuse, internationale sans être interchangeable, patrimoniale sans être figée, désirable sans perdre son identité. Elle a changé de propriétaires, de dirigeants, de directeurs artistiques et de stratégies. Elle a tenté l’héritage, le glamour, le lifestyle et la mode. Sans jamais toutefois réussir à stabiliser durablement une réponse à une question pourtant essentielle : qu’est-ce qui fait réellement Bally?
En 2026, l’enjeu dépasse donc la fermeture d’usines ou de boutiques. Le risque est de la voir se dissocier de ce qui a longtemps construit sa singularité : son ancrage suisse. La suite se jouera peut-être moins sur le nombre de magasins que Regent parviendra à sauver que sur une question autrement plus fondamentale : peut-on véritablement écrire le futur d’une maison de 175 ans sans ce qui lui a donné son histoire ? La réponse dira aussi quelque chose de plus large sur le luxe suisse. Car Bally pourrait bien être un cas d’école : celui d’une époque où posséder une histoire ne suffit plus, et où le véritable luxe pourrait finalement être devenu celui de pouvoir continuer à le faire vivre.