Cristina Royo : « Le désir d’être mère ne devrait pas obliger une femme à rester dans une relation qui ne lui convient pas »

Changer de métier, de pays, de vie… Cristina Royo n’a jamais suivi une route toute tracée. Derrière son énergie solaire se dessine une femme qui a appris à dépasser ses peurs, à écouter ses désirs et à recommencer lorsque le chemin ne lui ressemblait plus. Son moteur ? La conviction qu’il est toujours possible de choisir autrement.
ELLE Suisse : Parlez-nous de votre enfance.
Cristina Royo : J’ai grandi dans un village de 3500 habitants, dans le nord de l’Espagne, où tout le monde se connaissait. Fille unique, j’étais très attachée à ma famille et à mes repères. Mon père m’encourageait à partir en Erasmus, à découvrir le monde, mais je n’étais pas prête. Les langues m’effrayaient et je doutais de ma capacité à me débrouiller ailleurs. À l’époque, je pensais que je ne quitterais jamais l’Espagne.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de changer de vie ?
À 21 ans. J’avais terminé mes études d’infirmière, obtenu un bon poste et ma vie semblait déjà installée. J’avais un travail stable, un compagnon, une existence qui aurait pu se poursuivre ainsi pendant des années. Cette perspective m’a soudain fait peur. Je me suis demandé comment toute ma vie pouvait déjà être tracée alors que je n’avais encore presque rien découvert. J’ai compris que la sécurité ne me suffisait pas.
Vous avez alors décidé de tout recommencer.
Oui. Je voulais étudier la physiothérapie et partir à Madrid. Je me souviens d’avoir annoncé ma décision à ma mère dans un café, pendant une journée shopping. Elle ne comprenait pas pourquoi j’abandonnais un poste stable pour reprendre des études. Elle a eu besoin d’un peu de temps, mais mes parents m’ont toujours soutenue. C’était la première fois que je choisissais quelque chose non parce que cela semblait raisonnable, mais parce que je le désirais vraiment.
L’Espagne ne vous a ensuite plus suffi.
La crise économique m’a poussée à chercher du travail ailleurs. On me conseillait la France, mais je ne parlais pas un mot de français. Cette peur des langues, qui m’avait longtemps retenue, était toujours présente. Puis je me suis dit : « Au pire, je rentrerai. » Cette phrase m’a beaucoup aidée. Savoir que l’on peut revenir rend le départ moins effrayant. On ne s’engage pas pour toujours, on essaie.
Savoir que l’on peut revenir rend le départ moins effrayant. On ne s’engage pas pour toujours, on essaie.
Comment avez-vous vécu vos premiers mois en France ?
Je ne comprenais presque rien et l’effort était épuisant. J’avais mal à la tête tous les soirs à force de suivre les conversations. Mais j’étais entourée d’autres professionnels étrangers confrontés aux mêmes difficultés. Nous étions tous au même niveau, sans certitudes. Peu à peu, j’ai appris la langue et découvert que j’étais capable de bien plus que ce que j’avais imaginé.
Vous avez ensuite beaucoup voyagé. Que recherchiez-vous ?
La liberté de ne pas encore me fixer. J’ai vécu dans plusieurs régions de France, puis en Martinique, en Guadeloupe et à La Réunion. Je restais parfois quelques semaines, parfois plusieurs mois. Je m’investissais pleinement partout où j’allais, mais je ne voulais pas choisir un lieu une fois pour toutes. J’avais besoin de découvrir, de bouger et de continuer à me surprendre.
Vous êtes également partie marcher seule.
J’ai parcouru une partie des chemins de Compostelle et traversé le Portugal avec mon sac à dos. Mon père disait souvent qu’il ferait Compostelle à la retraite. Lorsqu’il a enfin eu le temps, ses genoux ne le lui permettaient plus. Cela m’a marquée. Je me suis promis de ne pas repousser indéfiniment mes envies. Ces marches m’ont appris que je pouvais compter sur moi-même, trouver des solutions et avancer même lorsque je ne savais pas exactement où j’allais.
Est-ce ainsi que vous avez pris confiance en vous ?
Oui. Je crois que la confiance se construit chaque fois que l’on ose faire quelque chose dont on ne se pensait pas capable. La jeune femme qui avait peur de parler une autre langue s’est retrouvée à changer de pays, à voyager seule et à recommencer sa vie plusieurs fois. Je n’ai pas cessé d’avoir peur. J’ai simplement appris que la peur ne devait pas décider à ma place.
Vous avez rencontré votre mari pendant une randonnée en Corse.
J’étais partie seule et lui marchait avec un groupe d’amis. Le soir, les randonneurs se retrouvaient autour d’un repas et les conversations se nouaient naturellement. Nous étions fatigués, sans artifices et certainement pas sous notre meilleur jour ! Il est belge, très calme et posé. Je suis sans doute plus impulsive. Sa sérénité m’aide à prendre les choses les unes après les autres.
Vous l’avez suivi en Belgique avant de vous installer en Suisse.
Après avoir autant voyagé, cela ne me faisait plus peur. Nous étions bien en Belgique, mais les montagnes et la nature me manquaient. Après la naissance de notre première fille, mon mari a souhaité venir vivre en Suisse. Nous sommes arrivés avec un bébé de huit mois et j’ai presque aussitôt découvert que j’étais enceinte de notre deuxième enfant. Tout s’est enchaîné très vite.
Comment avez-vous traversé cette période ?
Avec beaucoup d’improvisation. Nous changions de pays, nous avions un bébé, pas encore de solution de garde et une deuxième grossesse inattendue. Pourtant, j’ai toujours pensé que nous finirions par trouver une solution. Je ne sais pas forcément comment au moment où le problème se présente, mais je crois profondément que l’on conserve toujours une marge de mouvement. Lorsque quelque chose ne fonctionne plus, il faut essayer autrement.
La confiance se construit chaque fois que l’on ose faire quelque chose dont on ne se pensait pas capable.
La maternité était-elle essentielle pour vous ?
J’ai toujours profondément désiré avoir des enfants. À 35 ans, j’étais avec un homme pour lequel j’avais encore des sentiments, mais je savais que je ne pourrais pas construire la famille que je souhaitais avec lui. Le quitter a été l’une des décisions les plus difficiles de ma vie. Ma tête savait qu’il fallait partir, mais mon cœur ne suivait pas encore. J’avais aussi peur que le temps passe et de ne jamais devenir mère.
Auriez-vous envisagé d’avoir un enfant seule ?
Oui. Je m’étais dit que si je ne rencontrais pas la bonne personne, je pourrais envisager une insémination. Le désir d’être mère ne devrait pas obliger une femme à rester dans une relation qui ne lui convient pas. Une famille ne correspond pas toujours au schéma que l’on avait imaginé. Ce qui compte, c’est l’amour, la sécurité et la présence que l’on peut offrir à un enfant.
De quoi êtes-vous la plus fière aujourd’hui ?
De ma famille. J’ai rencontré un homme qui me complète et qui est un père exceptionnel. Nous avons deux filles, alors que j’avais longtemps craint de ne jamais devenir mère. Je suis aussi fière d’avoir construit une vie qui me ressemble. Elle n’a rien de linéaire, mais elle est le résultat de mes choix et de toutes les fois où j’ai accepté de recommencer.
Quelle personne vous a le plus inspirée ?
Mon grand-père. C’était un homme simple et très ouvert pour sa génération. Il ne me jugeait jamais et s’intéressait sincèrement à ce que je vivais. Il ne cherchait pas à décider à ma place, mais il savait être présent. Je garde aussi le souvenir du regard amoureux qu’il portait encore sur ma grand-mère après de nombreuses années. Sa bienveillance a beaucoup influencé la femme et la mère que j’essaie d’être.
Le plus grand risque est parfois de rester immobile dans une vie choisie par peur plutôt que par désir.
Quel genre de mère souhaitez-vous être ?
Une mère à l’écoute. Je veux que mes filles sachent qu’elles peuvent tout me raconter et que leur parole sera prise au sérieux. J’essaie aussi de leur donner de l’autonomie et de ne pas transformer chaque erreur en drame. Je ne veux pas leur montrer une mère parfaite, mais une femme capable de reconnaître ses failles et de continuer à apprendre.
Avez-vous des regrets ?
Je me demande parfois ce qui se serait passé si j’avais quitté plus tôt mon village. J’ai pu avoir l’impression d’avoir perdu quelques années parce que je n’osais pas. Mais je crois aussi que je n’étais simplement pas prête. Chaque étape m’a menée à la suivante. Si j’avais choisi une autre route, je n’aurais peut-être pas rencontré mon mari ni construit cette famille. Je préfère regarder le chemin parcouru plutôt que celui que je n’ai pas pris.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes ?
Osez. Osez partir, changer, parler, recommencer ou simplement reconnaître qu’une situation ne vous convient plus. Nous avons souvent l’impression de ne disposer que de deux possibilités, alors qu’il en existe beaucoup plus. Une décision n’est pas nécessairement irréversible. On peut essayer, ajuster, revenir ou choisir une autre route. Le plus grand risque est parfois de rester immobile dans une vie choisie par peur plutôt que par désir.