Rencontre avec Renée Auphan, première femme à diriger un opéra en Europe

Elle s’est distinguée par sa vision novatrice et sa détermination. Entretien.

À 83 ans, elle continue de présider la Fondation Maurice Béjart et de soutenir les jeunes artistes. Son parcours, de chanteuse lyrique à directrice d’opéra, témoigne d’une vie de défis relevés avec passion et rigueur. Première femme à diriger un opéra européen, elle a proposé sa vision avec humilité, dans un univers largement masculin. Si son époux ne l’avait pas poussée à embrasser son destin, l’histoire aurait pu être différente. Mais talent et volonté sont comme des astres, rien ne peut éteindre leur éclat. Par son travail, elle a illuminé des générations, faisant de l’art lyrique un miroir où chacun pouvait entrevoir la beauté.

ELLE Suisse: un virus a mis fin à votre carrière de chanteuse. Comment avez-vous rebondi?
Renée Auphan: C’était une période très difficile. Un virus, probablement un précurseur du Covid, m’a empêchée de chanter pendant un an. Pendant cette pause, j’ai réfléchi à mon avenir. Mon expérience en régie, mise en scène et direction m’a donné envie de passer à la gestion d’un théâtre. En voyant le manque de professionnalisme dans certains endroits, je me suis dit que je pouvais apporter une vraie différence.

Vous avez été la première femme à diriger un opéra en Europe. Était-ce un défi? Voyez-vous une évolution pour les femmes dans ce domaine?
Absolument. Lorsque j’ai postulé à Lausanne, j’étais la seule femme parmi 53 candidats, tous des hommes. Je savais que j’avais toutes les qualités pour ce poste, mais j’ai dû prouver ma légitimité à chaque étape. À Lausanne, tout était à construire: l’orchestre, le chœur, la technique. La région était novice en matière d’opéra, mais ce défi était passionnant. Puis j’ai enchaîné avec Genève, Marseille… Concernant l’évolution des femmes, cela va sûrement en faire hurler certaines, mais parfois cela va trop vite. La parité est importante, mais elle peut se retourner contre les femmes si elle est imposée au détriment du mérite. Aujourd’hui, des femmes accèdent à des postes clés, mais sans toujours avoir le bagage nécessaire. À mon époque, c’était l’inverse: certaines femmes talentueuses n’avaient jamais leur chance. Moi-même, j’ai dû travailler deux fois plus dur que mes homologues masculins. Un conseil aux jeunes femmes qui aspirent à diriger: commencez par la base. Il faut comprendre tous les rouages d’un théâtre, de l’administration à la technique. Ce métier demande de la passion, de l’intransigeance mais aussi de l’empathie.

Votre mari, qui était Suisse, a joué un rôle important dans votre parcours?
C’est vrai. Il m’a toujours soutenue et encouragée. Il m’a donné une liberté totale, ce qui est rare, et m’a toujours protégée face aux critiques. Sans lui, je n’aurais sûrement jamais osé me présenter à Lausanne.

J’ai dû travailler deux fois plus dur que mes homologues masculins.

Renée Auphan, directrice d’opéra

De nombreux talents que vous avez accompagnés brillent aujourd’hui. Que ressentez-vous?
Je n’ai pas eu d’enfants, car ce métier, si exigeant et prenant, ne laissait pas de place pour autre chose. Mais j’ai planté de petites graines en accompagnant des talents qui font aujourd’hui ma fierté. Sophie de Lint, qui a commencé comme ma jeune assistante au Grand Théâtre de Genève, est désormais directrice de l’Opéra d’Amsterdam. Claude Cortese, actuel directeur de l’Opéra de Lausanne, a reçu son tout premier engagement à mes côtés. Parmi les artistes, Benjamin Bernheim, un ténor suisse, fait partie des meilleurs chanteurs actuels. Il est amusant d’avoir appris qu’il avait débuté dans le chœur d’enfants à Genève lorsque j’y étais, même si je n’y suis absolument pour rien! Il mène une carrière internationale exceptionnelle. J’ai toujours trouvé que les artistes suisses avaient une richesse vocale et une personnalité uniques, presque inégalées.

L’art lyrique est-il élitiste selon vous?
On dit souvent que l’art lyrique est élitiste, mais ce sont surtout les prix qui le rendent inaccessible. Cela dit, il faut préciser qu’il existe toujours des places à prix très bas dans tous les opéras du monde, même si elles sont moins bien placées. Lorsque j’étais en poste, j’ai toujours commencé par revoir les jauges afin d’harmoniser l’ensemble, plutôt que de baisser les prix. Cela dit, il faut comprendre que les charges sont énormes. Un opéra, c’est souvent une centaine de personnes à rémunérer: l’orchestre, les choristes, les solistes… Tout cela a un coût, mais cela ne devrait pas empêcher de rendre cet art accessible à tous. L’art lyrique a toujours été et demeure un art éminemment populaire. Le public est venu en plus grand nombre dès que l’on a travaillé sur l’accessibilité.

Je n’ai pas eu d’enfants, car ce métier, si exigeant et prenant, ne laissait pas de place pour autre chose. Mais j’ai planté de petites graines en accompagnant des talents qui font aujourd’hui ma fierté.

Renée Auphan, directrice d’opéra

Vous continuez à présider la Fondation Maurice Béjart. Parlez-nous de votre rôle.
Maurice Béjart était un homme incroyablement sympathique, et nous avions cette complicité marseillaise qui nous rapprochait. À sa demande, j’ai planifié sa première programmation, qui reste pratiquement inchangée encore aujourd’hui. Son œuvre reste intemporelle et attire toujours un public nombreux. À la Fondation, notre mission est de préserver son œuvre tout en soutenant des projets innovants. Je suis heureuse de pouvoir contribuer à maintenir cette flamme vivante.

Vous approchez de vos 84 ans. Comment vivez-vous cette étape?
La vieillesse, le délabrement physique me contrarie énormément, d’autant que dans ma tête j’ai toujours 30 ans! Si j’avais une carte blanche, je dirigerais une école pour enseigner et transmettre tout ce que je sais aux jeunes artistes.

Quel opéra conseillez-vous à un novice?
«Carmen». C’est accessible, passionnant, et un excellent point de départ pour découvrir l’art lyrique.

Tags : europe · Musique · interview

Elle s’est distinguée par sa vision novatrice et sa détermination. Entretien.

À 83 ans, elle continue de présider la Fondation Maurice Béjart et de soutenir les jeunes artistes. Son parcours, de chanteuse lyrique à directrice d’opéra, témoigne d’une vie de défis relevés avec passion et rigueur. Première femme à diriger un opéra européen, elle a proposé sa vision avec humilité, dans un univers largement masculin. Si son époux ne l’avait pas poussée à embrasser son destin, l’histoire aurait pu être différente. Mais talent et volonté sont comme des astres, rien ne peut éteindre leur éclat. Par son travail, elle a illuminé des générations, faisant de l’art lyrique un miroir où chacun pouvait entrevoir la beauté.

ELLE Suisse: un virus a mis fin à votre carrière de chanteuse. Comment avez-vous rebondi?
Renée Auphan: C’était une période très difficile. Un virus, probablement un précurseur du Covid, m’a empêchée de chanter pendant un an. Pendant cette pause, j’ai réfléchi à mon avenir. Mon expérience en régie, mise en scène et direction m’a donné envie de passer à la gestion d’un théâtre. En voyant le manque de professionnalisme dans certains endroits, je me suis dit que je pouvais apporter une vraie différence.

Vous avez été la première femme à diriger un opéra en Europe. Était-ce un défi? Voyez-vous une évolution pour les femmes dans ce domaine?
Absolument. Lorsque j’ai postulé à Lausanne, j’étais la seule femme parmi 53 candidats, tous des hommes. Je savais que j’avais toutes les qualités pour ce poste, mais j’ai dû prouver ma légitimité à chaque étape. À Lausanne, tout était à construire: l’orchestre, le chœur, la technique. La région était novice en matière d’opéra, mais ce défi était passionnant. Puis j’ai enchaîné avec Genève, Marseille… Concernant l’évolution des femmes, cela va sûrement en faire hurler certaines, mais parfois cela va trop vite. La parité est importante, mais elle peut se retourner contre les femmes si elle est imposée au détriment du mérite. Aujourd’hui, des femmes accèdent à des postes clés, mais sans toujours avoir le bagage nécessaire. À mon époque, c’était l’inverse: certaines femmes talentueuses n’avaient jamais leur chance. Moi-même, j’ai dû travailler deux fois plus dur que mes homologues masculins. Un conseil aux jeunes femmes qui aspirent à diriger: commencez par la base. Il faut comprendre tous les rouages d’un théâtre, de l’administration à la technique. Ce métier demande de la passion, de l’intransigeance mais aussi de l’empathie.

Votre mari, qui était Suisse, a joué un rôle important dans votre parcours?
C’est vrai. Il m’a toujours soutenue et encouragée. Il m’a donné une liberté totale, ce qui est rare, et m’a toujours protégée face aux critiques. Sans lui, je n’aurais sûrement jamais osé me présenter à Lausanne.

J’ai dû travailler deux fois plus dur que mes homologues masculins.

Renée Auphan, directrice d’opéra

De nombreux talents que vous avez accompagnés brillent aujourd’hui. Que ressentez-vous?
Je n’ai pas eu d’enfants, car ce métier, si exigeant et prenant, ne laissait pas de place pour autre chose. Mais j’ai planté de petites graines en accompagnant des talents qui font aujourd’hui ma fierté. Sophie de Lint, qui a commencé comme ma jeune assistante au Grand Théâtre de Genève, est désormais directrice de l’Opéra d’Amsterdam. Claude Cortese, actuel directeur de l’Opéra de Lausanne, a reçu son tout premier engagement à mes côtés. Parmi les artistes, Benjamin Bernheim, un ténor suisse, fait partie des meilleurs chanteurs actuels. Il est amusant d’avoir appris qu’il avait débuté dans le chœur d’enfants à Genève lorsque j’y étais, même si je n’y suis absolument pour rien! Il mène une carrière internationale exceptionnelle. J’ai toujours trouvé que les artistes suisses avaient une richesse vocale et une personnalité uniques, presque inégalées.

L’art lyrique est-il élitiste selon vous?
On dit souvent que l’art lyrique est élitiste, mais ce sont surtout les prix qui le rendent inaccessible. Cela dit, il faut préciser qu’il existe toujours des places à prix très bas dans tous les opéras du monde, même si elles sont moins bien placées. Lorsque j’étais en poste, j’ai toujours commencé par revoir les jauges afin d’harmoniser l’ensemble, plutôt que de baisser les prix. Cela dit, il faut comprendre que les charges sont énormes. Un opéra, c’est souvent une centaine de personnes à rémunérer: l’orchestre, les choristes, les solistes… Tout cela a un coût, mais cela ne devrait pas empêcher de rendre cet art accessible à tous. L’art lyrique a toujours été et demeure un art éminemment populaire. Le public est venu en plus grand nombre dès que l’on a travaillé sur l’accessibilité.

Je n’ai pas eu d’enfants, car ce métier, si exigeant et prenant, ne laissait pas de place pour autre chose. Mais j’ai planté de petites graines en accompagnant des talents qui font aujourd’hui ma fierté.

Renée Auphan, directrice d’opéra

Vous continuez à présider la Fondation Maurice Béjart. Parlez-nous de votre rôle.
Maurice Béjart était un homme incroyablement sympathique, et nous avions cette complicité marseillaise qui nous rapprochait. À sa demande, j’ai planifié sa première programmation, qui reste pratiquement inchangée encore aujourd’hui. Son œuvre reste intemporelle et attire toujours un public nombreux. À la Fondation, notre mission est de préserver son œuvre tout en soutenant des projets innovants. Je suis heureuse de pouvoir contribuer à maintenir cette flamme vivante.

Vous approchez de vos 84 ans. Comment vivez-vous cette étape?
La vieillesse, le délabrement physique me contrarie énormément, d’autant que dans ma tête j’ai toujours 30 ans! Si j’avais une carte blanche, je dirigerais une école pour enseigner et transmettre tout ce que je sais aux jeunes artistes.

Quel opéra conseillez-vous à un novice?
«Carmen». C’est accessible, passionnant, et un excellent point de départ pour découvrir l’art lyrique.

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