Ère Ozempic: pourquoi célébrer ses formes demeure essentiel

A l’approche de la quarantaine, une envie irrépressible de renouer avec ma propre désirabilité s’est imposée. Seul hic : le timing n’aurait pas pu être plus mauvais. Edito.

Je m’apprête à sortir boire un verre avec des amis lorsque ma fille de sept ans m’interrompt : ma robe est trop transparente. Pinceau à mascara en l’air, je lui adresse un signe distrait, mais elle ne lâche pas l’affaire, appuyant ses petites mains tachées de marqueur sur sa hanche. « Non, maman. On voit ton soutien-gorge. » Sa voix est teintée d’inquiétude, comme si elle venait de me surprendre en plein faux pas – ou pire, sans que j’en aie conscience. Et si elle avait raison ? Je suis une femme ronde qui approche à grands pas de la cinquantaine… Qui suis-je pour oser une robe en maille imprimé léopard en pleine lumière ?

Formatées à se faire désirer

J’aurais attrapé cette robe sans la moindre hésitation à la fin de mon adolescence ou au début de ma vingtaine – si seulement des modèles similaires à ma taille avaient existé. Mais dans les années 2000, les diktats étaient tout autres : Britney Spears et Jessica Simpson faisaient les choux gras des tabloïds pour avoir osé dévoiler, sous des jeans taille basse vertigineux, un ventre pourtant plat et sculpté. Avec mes formes plus rondes que celles de mes amies, j’avais vite compris que mon corps n’était pas simplement le mien, mais un instrument à manier dans ma quête incessante de validation.

Nous, les femmes, avons été conditionnées à faire de notre désirabilité une priorité. Plus jeune, je me suis laissée guider par cet instinct, en tirant ma valeur du regard des hommes. J’offrais mon corps à ceux qui voulaient bien l’accepter, croyant que c’était ainsi que je pouvais exister. Dans Splinters (2024), Leslie Jamison écrit : « Parfois, je comptais les hommes de mon passé comme des grains de chapelet. Ils m’aimaient. Ils désiraient mon corps. Même simplement en me regardant, ils me donnaient l’impression d’exister, de prendre vie, l’espace d’un instant, parce que j’étais enfin visible à leurs yeux. »

La promiscuité pouvait être, et a été, un véritable plaisir. Pourtant, mes motivations, issues d’un besoin plus profond, me laissaient toujours un sentiment de vide, me laissant plus insatisfaite qu’auparavant.

Aujourd’hui, alors que je traverse la fin de ma trentaine et un profond travail de guérison, je ressens l’envie de revendiquer ma désirabilité, de célébrer mon corps – et d’accepter que d’autres puissent le célébrer aussi. Mais le timing semble implacable. En 1972 déjà, Susan Sontag écrivait que « pour la plupart des femmes, vieillir signifie un processus humiliant de disqualification sexuelle progressive », une vérité toujours d’actualité. Amy Schumer l’avait de son côté immortalisée dans son sketch Last F**kable Day (2015), rappelant qu’à Hollywood comme ailleurs, la quarantaine est souvent perçue comme un point de bascule vers l’obsolescence. Une étude de 2018 sur les applications de rencontres révélait même que la préférence masculine atteint son apogée à… 18 ans. Comment ne pas avoir l’impression d’arriver vingt ans trop tard ?

Une ère qui demeure soumise aux dikats

A cela s’ajoute une autre bataille : celle de vivre dans un monde gangréné par la grossophobie. Choisir d’aimer mes formes rondes dans l’ombre d’Ozempic a quelque chose d’intimidant. Cette nouvelle génération de médicaments à base de sémaglutide est encensée comme une solution miracle, capable de « mettre fin à l’obésité » et de « lutter contre le surpoids ». Comment ne pas voir dans ces discours l’injonction silencieuse mais omniprésente à considérer mon corps comme un problème à résoudre ?

Si ma robe en résille s’inscrit dans la tendance actuelle des vêtements transparents, force est de constater que cette audace stylistique n’est véritablement célébrée que sur des silhouettes longilignes, à l’image de Florence Pugh ou Zoë Kravitz. La mode, en dépit de ses élans progressistes, reste gangrenée par les préjugés anti-grossophobie : une récente campagne d’Aerie proclamait que « la sensualité est une énergie, PAS une morphologie » – tout en ne mettant en scène aucun mannequin grande taille. Quant à la liste des personnalités les plus stylées de 2023 dressée par le New York Times, elle omettait toute personne obèse, préférant couronner… un cafard, un bateau et la Las Vegas Sphere.

Les diktats du style m’ont longtemps dicté ce que je devais porter pour « flatter » ma silhouette : des lignes verticales pour allonger, des couleurs sombres pour affiner. Mais ces astuces visuelles ne me font plus me sentir forte – seulement plus petite. Moins visible. Dans un monde façonné par des règles censées nous guider, nous rassurer, mais surtout nous brider, j’ai compris une chose : ces règles n’ont jamais protégé mon corps des regards, ni de l’intrusion. Peut-être est-il temps, enfin, de les laisser derrière moi.

Au fond de moi, une voix plus sage se fait entendre, grandissant un peu plus chaque jour. Elle sait qu’un jour, si j’ai de la chance, je tomberai sur des photos de moi prises ce soir-là et que mon cœur se remplira de tendresse en les revoyant.

Alors que vieillir est un privilège

En croisant mon reflet avant de sortir, une voix cinglante s’élève : « Ton époque sexy est révolue. » Elle traque sans pitié les ridules sous mes yeux, la courbe de mon ventre que la robe esquisse.

Mais une autre voix, plus douce, plus sage, prend de l’ampleur. Elle me murmure qu’un jour, si j’ai cette chance inouïe qu’est le privilège de vieillir, je retrouverai une photo de moi ce soir-là, et mon cœur se gonflera d’émotion. Quelle beauté, penserai-je. Comme j’étais belle. Comme j’étais jeune.

Alors, plutôt que d’écouter les doutes, je me laisse désormais guider par l’émotion que me procure cette robe – une certitude éclatante, indéniable : elle est sexy. Je suis sexy. Et ce sentiment, enfin, devient une force inébranlable, un pouvoir que j’ai si longtemps cherché dans le regard des hommes.

Mais ce soir, ce que veulent les hommes n’a aucune importance. Ce soir, la plus importante, c’est moi.

Autrice: Elisabeth Endicott
Cet article a été traduit et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : Tendance · poids

A l’approche de la quarantaine, une envie irrépressible de renouer avec ma propre désirabilité s’est imposée. Seul hic : le timing n’aurait pas pu être plus mauvais. Edito.

Je m’apprête à sortir boire un verre avec des amis lorsque ma fille de sept ans m’interrompt : ma robe est trop transparente. Pinceau à mascara en l’air, je lui adresse un signe distrait, mais elle ne lâche pas l’affaire, appuyant ses petites mains tachées de marqueur sur sa hanche. « Non, maman. On voit ton soutien-gorge. » Sa voix est teintée d’inquiétude, comme si elle venait de me surprendre en plein faux pas – ou pire, sans que j’en aie conscience. Et si elle avait raison ? Je suis une femme ronde qui approche à grands pas de la cinquantaine… Qui suis-je pour oser une robe en maille imprimé léopard en pleine lumière ?

Formatées à se faire désirer

J’aurais attrapé cette robe sans la moindre hésitation à la fin de mon adolescence ou au début de ma vingtaine – si seulement des modèles similaires à ma taille avaient existé. Mais dans les années 2000, les diktats étaient tout autres : Britney Spears et Jessica Simpson faisaient les choux gras des tabloïds pour avoir osé dévoiler, sous des jeans taille basse vertigineux, un ventre pourtant plat et sculpté. Avec mes formes plus rondes que celles de mes amies, j’avais vite compris que mon corps n’était pas simplement le mien, mais un instrument à manier dans ma quête incessante de validation.

Nous, les femmes, avons été conditionnées à faire de notre désirabilité une priorité. Plus jeune, je me suis laissée guider par cet instinct, en tirant ma valeur du regard des hommes. J’offrais mon corps à ceux qui voulaient bien l’accepter, croyant que c’était ainsi que je pouvais exister. Dans Splinters (2024), Leslie Jamison écrit : « Parfois, je comptais les hommes de mon passé comme des grains de chapelet. Ils m’aimaient. Ils désiraient mon corps. Même simplement en me regardant, ils me donnaient l’impression d’exister, de prendre vie, l’espace d’un instant, parce que j’étais enfin visible à leurs yeux. »

La promiscuité pouvait être, et a été, un véritable plaisir. Pourtant, mes motivations, issues d’un besoin plus profond, me laissaient toujours un sentiment de vide, me laissant plus insatisfaite qu’auparavant.

Aujourd’hui, alors que je traverse la fin de ma trentaine et un profond travail de guérison, je ressens l’envie de revendiquer ma désirabilité, de célébrer mon corps – et d’accepter que d’autres puissent le célébrer aussi. Mais le timing semble implacable. En 1972 déjà, Susan Sontag écrivait que « pour la plupart des femmes, vieillir signifie un processus humiliant de disqualification sexuelle progressive », une vérité toujours d’actualité. Amy Schumer l’avait de son côté immortalisée dans son sketch Last F**kable Day (2015), rappelant qu’à Hollywood comme ailleurs, la quarantaine est souvent perçue comme un point de bascule vers l’obsolescence. Une étude de 2018 sur les applications de rencontres révélait même que la préférence masculine atteint son apogée à… 18 ans. Comment ne pas avoir l’impression d’arriver vingt ans trop tard ?

Une ère qui demeure soumise aux dikats

A cela s’ajoute une autre bataille : celle de vivre dans un monde gangréné par la grossophobie. Choisir d’aimer mes formes rondes dans l’ombre d’Ozempic a quelque chose d’intimidant. Cette nouvelle génération de médicaments à base de sémaglutide est encensée comme une solution miracle, capable de « mettre fin à l’obésité » et de « lutter contre le surpoids ». Comment ne pas voir dans ces discours l’injonction silencieuse mais omniprésente à considérer mon corps comme un problème à résoudre ?

Si ma robe en résille s’inscrit dans la tendance actuelle des vêtements transparents, force est de constater que cette audace stylistique n’est véritablement célébrée que sur des silhouettes longilignes, à l’image de Florence Pugh ou Zoë Kravitz. La mode, en dépit de ses élans progressistes, reste gangrenée par les préjugés anti-grossophobie : une récente campagne d’Aerie proclamait que « la sensualité est une énergie, PAS une morphologie » – tout en ne mettant en scène aucun mannequin grande taille. Quant à la liste des personnalités les plus stylées de 2023 dressée par le New York Times, elle omettait toute personne obèse, préférant couronner… un cafard, un bateau et la Las Vegas Sphere.

Les diktats du style m’ont longtemps dicté ce que je devais porter pour « flatter » ma silhouette : des lignes verticales pour allonger, des couleurs sombres pour affiner. Mais ces astuces visuelles ne me font plus me sentir forte – seulement plus petite. Moins visible. Dans un monde façonné par des règles censées nous guider, nous rassurer, mais surtout nous brider, j’ai compris une chose : ces règles n’ont jamais protégé mon corps des regards, ni de l’intrusion. Peut-être est-il temps, enfin, de les laisser derrière moi.

Au fond de moi, une voix plus sage se fait entendre, grandissant un peu plus chaque jour. Elle sait qu’un jour, si j’ai de la chance, je tomberai sur des photos de moi prises ce soir-là et que mon cœur se remplira de tendresse en les revoyant.

Alors que vieillir est un privilège

En croisant mon reflet avant de sortir, une voix cinglante s’élève : « Ton époque sexy est révolue. » Elle traque sans pitié les ridules sous mes yeux, la courbe de mon ventre que la robe esquisse.

Mais une autre voix, plus douce, plus sage, prend de l’ampleur. Elle me murmure qu’un jour, si j’ai cette chance inouïe qu’est le privilège de vieillir, je retrouverai une photo de moi ce soir-là, et mon cœur se gonflera d’émotion. Quelle beauté, penserai-je. Comme j’étais belle. Comme j’étais jeune.

Alors, plutôt que d’écouter les doutes, je me laisse désormais guider par l’émotion que me procure cette robe – une certitude éclatante, indéniable : elle est sexy. Je suis sexy. Et ce sentiment, enfin, devient une force inébranlable, un pouvoir que j’ai si longtemps cherché dans le regard des hommes.

Mais ce soir, ce que veulent les hommes n’a aucune importance. Ce soir, la plus importante, c’est moi.

Autrice: Elisabeth Endicott
Cet article a été traduit et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

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