Entre boutique et salon d’art : comment le magasin de luxe se réinvente-il

Les nouvelles boutiques ultra-premium de Dior et Fendi en disent long sur l’avenir du retail de luxe.
Ces nouvelles boutiques ultra-premium proposent chacune leur vision de l’avenir du retail : collaborations qui redéfinissent le style, immersion dans les coulisses des artisans à l’origine des pièces les plus convoitées au monde. Laquelle dessinera le futur du luxe ? À vous de trancher…
House of Dior
New York
Le collaborateur de longue date, Peter Marino, entremêle histoire, contemporanéité et émotion avec un impact mémorable.
Architecte en cuir de biker noir, Peter Marino est considéré par certains comme l’homme qui a, à lui seul, redéfini le retail de luxe depuis le début de sa collaboration avec la maison française Dior. La CEO de Christian Dior Couture, Delphine Arnault, n’avait que dix ans lorsqu’elle a visité pour la première fois le 30 avenue Montaigne, vaisseau amiral parisien de la marque — ancien salon de couture de Christian Dior, revitalisé une première fois par Marino dans les années 1990 (avant une nouvelle refonte majeure qu’il a supervisée en 2022). Véritable électron libre, il possède ce talent rare de pousser l’élégance jusqu’au seuil de l’audace, laissant instantanément son empreinte.
Aujourd’hui, Arnault et Marino signent ensemble une nouvelle boutique de quatre étages sur la 57e Rue à New York, qui abrite également le tout premier spa Dior aux États-Unis.

« Nous n’aurions pas pu faire ça avec quelqu’un d’autre, parce que, vous savez, il travaille sur nos boutiques avec mon père depuis 1994 — à l’époque où Peter portait encore un costume », glisse Delphine Arnault avec un sourire. (Son père, Bernard Arnault, est président-directeur général de LVMH.) « À chaque fois, il modernise les codes de la maison tout en y mêlant la tradition et en suscitant beaucoup d’émotion. Quand on entre dans une boutique, elle doit provoquer une émotion. »
Ici, cela se traduit par un spectaculaire banc signé Claude Lalanne, composé d’immenses feuilles de ginkgo en aluminium, installé à côté d’un bosquet intérieur d’arbres vivants qui s’élève devant les vitrines. « Sur la 57e Rue, toutes les boutiques sont tellement commerciales : les vitrines se ressemblent toutes. On ne les regarde même plus », observe Marino à propos du paysage retail local. « Alors j’ai dit : “On va simplement faire un jardin.” » (Le secret de la beauté durable des arbres ? Un système d’irrigation autrichien qui, selon Marino, n’avait encore jamais été utilisé à New York.)
« Nous avons des salons de vente privés plus beaux que le salon de la plupart des gens », ajoute-t-il, décrivant ces espaces dédiés aux clients VIP comme un subtil mélange « d’une touche des années 1950, d’une touche Louis XVI et d’une touche de modernité à la Peter Marino ». Même dans un lieu aussi commercial, l’architecte accorde une attention extrême aux détails : rideaux brodés à la main, tapis soigneusement sélectionnés — rien n’est laissé au hasard.
« J’aime cette sensation luxueuse de s’enfoncer dans un tapis », confie-t-il. « Ce qui est amusant, c’est que la différence entre le luxe et le non-luxe, je la vois presque toujours dans l’épaisseur des tapis. » Marino a également participé à la sélection des œuvres d’art disséminées dans la boutique, avec des pièces de Jean-Michel Othoniel et Robert Mapplethorpe, ainsi qu’une figure dansante de Niki de Saint Phalle — un clin d’œil à son lien avec la maison (elle a défilé sur les podiums, mais a aussi inspiré et collaboré à certaines collections). L’artiste contemporain Nir Hod a, quant à lui, réinterprété les fleurs de Claude Monet à travers sa technique signature sur toile chromée.
Capable de préserver l’ADN de chaque maison pour laquelle il crée (il a aussi travaillé pour Chanel et Louis Vuitton), Marino s’appuie sur ce qu’il appelle « une recette très concrète ». Un tiers d’héritage du XVIIIe siècle, un tiers issu de la période Dior 1947-1957 — avec tout ce que cela implique de carreaux et de pied-de-poule — et, précise-t-il, « j’ajoute un bon tiers de ma propre touche pour être sûr que cette boutique n’aurait jamais pu être réalisée auparavant ». Une formule qui fait mouche.
Palazzo Fendi
Milan
Bien plus qu’une boutique, c’est un atelier immersif où l’on peut admirer le savoir-faire des artisans de la maison.
À Milan, le croisement de la Via Montenapoleone et du Corso Matteotti est souvent considéré comme le cœur battant de la ville, un véritable lieu de rencontre. Avec l’ouverture du nouveau flagship Fendi, cette affirmation n’a jamais été aussi vraie. Derrière la façade rationaliste minutieusement restaurée d’un immeuble conçu à la fin des années 1930 par l’architecte Emilio Lancia, la maison a inauguré un temple de la mode italienne déployé sur quatre étages. Trois niveaux supplémentaires, dédiés à l’excellence culinaire et accueillant des restaurants signés Langosteria, ouvriront prochainement.

L’extérieur rationaliste du palazzo semble presque dialoguer stylistiquement avec le siège romain de Fendi, installé au Palazzo della Civiltà Italiana — ancienne incarnation abandonnée des derniers soubresauts de la pompe et du pouvoir mussoliniens. Aux sols en marbre d’origine s’ajoutent de nouveaux revêtements palladiens et parquets ; le travertin romain côtoie la pierre milanaise emblématique, le Ceppo di Gré. Quant aux murs en enduit à la chaux, ils ondulent subtilement, évoquant le cuir déroulé sur une table d’atelier.
Autant de détails minutieusement pensés qui célèbrent l’artisanat, au cœur de l’ADN de Fendi. Autre pièce maîtresse : l’escalier principal, dont la rampe en spirale est gainée de cuir Cuoio Romano et sublimée par la couture selleria de la maison — une technique autrefois réservée aux selles, devenue aujourd’hui indissociable des sacs et accessoires Fendi.

Bien plus qu’un sanctuaire de la mode, le Palazzo Fendi Milano s’impose aussi comme une destination incontournable pour les amateurs d’art, avec des œuvres de nombreuses figures contemporaines — parmi lesquelles Anton Alvarez, Roger Cal, Levi van Veluw, Daniel Crews-Chubb, Florian Tomballe ou encore Roberto Sironi.
Dès l’entrée, l’expérience muséale s’amorce avec une fresque tridimensionnelle signée Edoardo Piermattei, qui habille le plafond voûté. Ses interventions in situ sont façonnées à la main en béton, conférant au lieu une dimension à la fois brute et sculpturale.
Mais si les exigences esthétiques sont comblées, la maison va bien au-delà de la seule beauté : elle s’attache à célébrer l’artisanat à l’origine de ses créations, cette magie très concrète du geste. Le coup de génie se trouve au troisième étage, où l’on est accueilli par le vrombissement des machines à coudre. Une équipe d’artisans hautement qualifiés — il faut dix ans de pratique pour atteindre le niveau d’excellence requis chez Fendi — y œuvre chaque jour dans un atelier spécialement conçu, prête à dévoiler son savoir-faire en maroquinerie et bien plus encore aux visiteurs.
Une occasion rare d’observer de près la naissance de véritables chefs-d’œuvre. Les sacs iconiques, comme le Peekaboo ou la Baguette, sont disposés sur des étagères en aluminium inspirées des créations de Franco Albini, presque fondues dans des teintes pâles, tandis que la couleur surgit à travers des pièces de mode issues des archives de la maison. Objets finis et pièces en cours de réalisation cohabitent. Un retail qui assume et révèle ses coulisses.
Autrice : Clare Sartin
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elledecoration.co.uk. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.