Ce jour où le journalisme a oublié l’humain
Édito – Il y a des moments où les mots semblent presque indécents. Où écrire devient difficile, tant l’émotion déborde.
Ce qui s’est passé à Crans-Montana fait partie de ces drames qui nous traversent sans prévenir, qui suspendent le temps et laissent une empreinte durable, même chez ceux qui n’ont pas été touchés directement.
Depuis ce jour, je pense à ces jeunes vies qui ne rentreront jamais chez elles. À leurs parents, à leurs proches, aux blessés, à celles et ceux qui continueront à vivre avec des cicatrices visibles ou invisibles. Il y a des douleurs collectives qui nous rappellent à quel point nous sommes liés les uns aux autres. Même à distance, le cœur se serre. Même sans connaître les visages, on pleure.
Et puis, au milieu de ce chagrin, une autre réalité m’a profondément bouleversée. Apprendre que certains journalistes auraient tenté de s’introduire dans des hôpitaux, parfois déguisés en soignants, pour obtenir des images, des mots, un scoop. Cette idée me glace. Elle me révolte.
Je suis mariée à cette profession. Et je ne peux pas me taire face à cela.
Parce qu’entrer ainsi dans l’intimité de personnes brisées, encore sous le choc, ce n’est pas informer. Ce n’est pas raconter. C’est franchir une ligne. Une ligne humaine. Une ligne morale. Une ligne que notre profession ne devrait jamais approcher.
À quel moment avons-nous accepté que la course à l’audience prenne le pas sur la décence ? Que la souffrance devienne un contenu ? Que le drame national se transforme en opportunité de visibilité ?
Informer, ce n’est pas arracher une parole à quelqu’un qui n’est pas en état de parler. Informer, ce n’est pas voler une image dans une chambre d’hôpital. Informer, c’est savoir attendre. C’est savoir renoncer. C’est parfois choisir le silence par respect.
Ce qui me blesse le plus, c’est que ces dérives éclaboussent toute une profession qui, dans son immense majorité, travaille avec conscience, éthique et humanité. Elles salissent un métier qui devrait être un pilier dans les moments les plus sombres, pas une intrusion supplémentaire dans la douleur.
Ce début d’année nous a conduits à une évidence : celle d’annuler notre événement annuel d’anniversaire de notre titre ELLE Suisse, prévu le 22 janvier 2026. Le cœur n’y était tout simplement pas. Il y a des moments où célébrer devient impossible, où faire semblant n’a plus de sens. Des périodes où l’émotion collective est trop forte, trop présente, pour être ignorée.
Cet édito n’est pas un jugement global. C’est mon ressenti. Mon malaise. Mon refus.
Et surtout, c’est un message de soutien.
À toutes les victimes, aux familles endeuillées, aux blessés, aux soignants, et à celles et ceux qui tenteront de se reconstruire après l’impensable : je pense à vous. Profondément.
Avec toute ma compassion,
Admire Acifi
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Mise à jour 16h16 : Cet édito est né d’un cri du cœur. Je n’aurais jamais pris la parole sur un sujet aussi grave sans raisons sérieuses. Plusieurs professionnels du milieu hospitalier m’ont rapporté des appels insistants de journalistes, parfois jusqu’à se faire passer pour des proches ou à poser des questions profondément déplacées. Et encore aujourd’hui, je continue de recevoir des témoignages allant dans ce sens.
Concernant les blouses, l’information a été relayée par plusieurs médias sérieux. C’est précisément par souci de rigueur et d’honnêteté journalistique que j’ai employé le conditionnel.
Il s’agit de mon ressenti et de mon regard sur des dérives qui surviennent malheureusement encore trop souvent lors de ce type de drames, et qui interrogent le fondement même de notre métier.
Ce texte n’est pas un jugement, mais un refus : celui que la souffrance devienne un contenu. Avant d’être au cœur de cette profession, je suis humaine. Et ce message va avant tout aux victimes, aux familles et aux soignants.
Sincèrement,
Admiré Acifi