« Hurlevent » : adaptation audacieuse ou trahison du roman ? Notre avis

Deux rédactrices de ELLE décryptent les plus grands écarts entre le livre et le film — et jugent si l’audacieuse approche de Fennell a vraiment payé ou non.
Attention, spoilers.
À l’instar de nombreux pays francophones, les spectateurs suisses qui le voient en salles depuis vendredi 13 février l’appellent Hurlevent. Mais du côté des anglophones, le film est titré – fidèlement à celui du roman dont il s’inspire – « Wuthering Heights » (ndlr. en français, Les hauts de Hurlevent). Et ici, les guillemets ne sont pas là pour faire joli : ils portent tout le sous-texte.
Emerald Fennell, la réalisatrice, qui dirige le duo de stars Margot Robbie et Jacob Elordi, a ajouté cette ponctuation comme un avertissement à peine voilé aux amoureux du roman culte d’Emily Brontë (et ils sont nombreux) : inutile d’espérer une adaptation fidèle ligne par ligne.
Au lieu du drame intergénérationnel teinté de surnaturel du livre, sa version se présente comme un festin visuel saturé et une romance charnelle, ponctuée de scènes sexuelles audacieuses dans une grange, de murs évoquant la texture de la peau et… d’une dent en or pour Heathcliff.
« Pour moi, on ne peut tout simplement pas adapter un livre aussi dense, complexe et difficile que celui-ci », expliquait Fennell à Fandango en janvier. « Je ne peux pas dire que je fais Wuthering Heights. C’est impossible. Ce que je peux dire, c’est que j’en fais une version. Il existe celle dont je me souviens en tant que lectrice — qui n’est pas tout à fait réelle — et celle où j’aurais voulu que certaines choses arrivent alors qu’elles n’arrivent jamais. Donc [ce film] est Wuthering Heights… et ne l’est pas. »
Après tout, Hollywood adore les réinterprétations libres, d’Une bataille après l’autre (2025) inspiré du roman Vineland (1990) de Thomas Pynchon, à Clueless (1995), variation pop d’Emma (1815) signée Jane Austen. La vraie question n’est donc peut-être pas : « Le film s’éloigne-t-il du livre ? » mais plutôt : « Ses libertés fonctionnent-elles ? »
Ici, deux rédactrices de ELLE — l’une qui a relu Wuthering Heights (Les hauts de Hurlevent) à de nombreuses reprises et l’autre qui n’a vu que le film — décryptent cette nouvelle adaptation brûlante.
Erica Gonzales, rédactrice en chef digitale adjointe : Qu’as-tu pensé de Hurlevent, en tant que personne qui n’a pas lu le livre ?
Lauren Puckett-Pope, rédactrice culture senior : J’ai trouvé le visionnage facile et plaisant — sans mauvais jeu de mots — mais pas particulièrement enrichissant. Et je trouve ça fascinant, sachant que le roman jouit d’une réputation d’oeuvre étudiée avec intensité et sur la durée. S’il est aussi respecté, dans les cercles littéraires comme en dehors, ce n’est pas pour rien. Donc même sans l’avoir lu en entier — je l’ai commencé plusieurs fois sans jamais aller jusqu’au bout, pardonne-moi — je suis sortie de cette adaptation en me disant : impossible que ça corresponde, même de loin, à l’intention du livre. Cela dit, il faut reconnaître à Emerald Fennell qu’elle a été très claire : elle n’essaie pas de transposer directement le roman à l’écran. Toi qui l’as lu et adoré, qu’en as-tu pensé ?
EG : C’est un livre que j’adore et que j’ai relu de nombreuses fois. J’ai essayé d’aborder le film sans trop d’attachement, en restant ouverte d’esprit. Je n’ai rien contre les anachronismes visuels ou vestimentaires : j’avais adoré Marie Antoinette, et j’ai aussi vu ici des parallèles avec Romeo + Juliet (1996) de Baz Luhrmann. Même si j’ai apprécié ces décalages dans le film, j’attendais quand même qu’ils me happent davantage. Il existe plusieurs différences majeures entre le livre et cette version. D’abord, parlons du sujet qui fâche : le casting de Jacob Elordi dans le rôle de Heathcliff. Dans le roman, Emily Brontë décrit Heathcliff comme ayant la peau sombre. Une partie de sa jalousie envers Edgar Linton vient d’ailleurs du fait que ce dernier est blond et clair de peau. Ce contraste nourrit nombre de ses actions par la suite — et souligne surtout le système de classes sociales contre lequel l’amour entre lui et Catherine se rebelle. Sans cette nuance, et en choisissant un acteur blanc pour incarner Heathcliff, on se retrouve donc avec quoi ? Une simple histoire d’amour tragique et torride ?

LPP : Je ne suis pas une puriste quand il s’agit d’adaptation. Je pense qu’une adaptation doit, au fond, se distinguer de son matériau d’origine. Mais ici, on a l’impression qu’une grande partie de la tension du récit d’Emily Brontë a été estompée, lissée. Or c’est précisément cette tension qui rend l’histoire de Wuthering Heights (Les hauts de Hurlevent) si iconique !
On a l’impression qu’une grande partie de la tension du récit d’Emily Brontë a été estompée, lissée. Or c’est précisément cette tension qui rend l’histoire des hauts de Hurlevent si iconique !
EG : Une deuxième différence majeure entre le livre et le film, c’est la suivante : le roman couvre deux générations et demie de la famille Heathcliff-Earnshaw-Linton. L’entrelacement de leurs relations dit quelque chose de leur environnement et de la façon dont ils sont façonnés par le regard et le traitement des autres. Heathcliff, maltraité enfant et traité comme un domestique par le frère aîné de Catherine — pas par son père ; le film fusionne ces deux personnages — puis Catherine qui choisit Edgar plutôt que lui : tout cela nourrit un ressentiment profond, que Heathcliff finit par faire payer à leurs enfants à tous. Et à la fin du livre — spoiler — lorsqu’il arrive au crépuscule de sa vie, il apprend en quelque sorte à lâcher cette rancoeur. C’est une étape essentielle de son arc narratif. Alors en arrivant à la fin du film, je me suis demandé : qu’est-ce qu’il cherche à dire, au fond ?
LPP : Une comparaison qui me vient à l’esprit, c’est l’idée des « soirées Gatsby ». Il n’y a rien de mal à organiser une fête sur ce thème. Moi-même, je me suis bien amusée à enfiler ma petite robe Charleston avec une flûte de champagne à la main. Mais il y a une ironie évidente à lisser l’histoire à ce point, à réduire The Great Gatsby (1925) aux seules fêtes qui mènent à la chute de Gatsby. Et cette adaptation me donne le même sentiment : réduire toute la nuance de Wuthering Heights (Les hauts de Hurlevent) à un couple coquin incapable de se tenir éloigné l’un de l’autre. Rien de mal à ça ! Mais ce n’est pas vraiment Wuthering Heights, on est d’accord ? Après, il faut avouer qu’ésthétiquement, Hurlevent est magnifique. On ne parvient à en détourner les yeux.

EG : La robe de mariée scintillante et transparente, façon boudoir de nuit de noces, était vraiment chouette. Les taches de rousseur pailletées étaient amusantes. Ça m’a fait penser à Alice au pays des merveilles (1951).
LPP : Mais on n’a jamais le temps de savourer ces images avant de passer à la suivante. J’ai ressenti la même chose pour la relation entre Heathcliff et Cathy. Jacob Elordi et Margot Robbie font de leur mieux, mais au bout d’un moment, l’accumulation de ces scènes vives, érotiques et vindicatives devient presque épuisante à regarder. À un moment, je me suis surprise à me dire : « C’est bon maintenant ; rompez ! » T’as déjà ressenti ça en lisant le livre ?
EG : Pas tellement, parce que le roman ne se concentre pas uniquement sur leur romance. Et ça m’amène à un autre point : dans le livre, quand Catherine meurt et que Heathcliff lui demande de le hanter et de “prendre n’importe quelle forme”, il finit par voir son fantôme. Peut-être que je romantise un peu cette romance toxique et gothique, mais j’ai adoré cet élément surnaturel. Même le narrateur original du roman, qui n’est pas dans le film, voit son fantôme. Appelez-moi folle de m’être dit qu’on allait avoir un peu de romance fantomatique dans ce film, surtout vu le côté provocateur et hors-norme de sa promotion. Dans le livre, ce n’est pas seulement que Cathy et Heathcliff ne peuvent pas rester éloignés l’un de l’autre ; c’est qu’ils ne peuvent pas rester éloignés même après la mort. C’est moins chaotique et beaucoup plus intriguant.
Dans le film, j’ai eu l’impression qu’on racontait beaucoup plutôt qu’on montrait. Le livre contient des répliques formidables, comme quand Catherine dit : « Peu importe de quoi sont faites nos âmes, la sienne et la mienne sont identiques » — reprise dans le film — ou encore : « Nelly, je suis Heathcliff » — qui montre à quel point ils se ressemblent. À mon avis, tout cela aurait pu être beaucoup mieux mis en valeur à l’écran. Et côté sexualité… le sexe avec un fantôme ? On n’a même pas exploré cette piste ??
LPP : bah oui, pourquoi pas ?
EG : Exactement, pourquoi pas ! Je ne sais pas si Fennell s’est dit : « J’ai déjà fait la scène du tombeau dans Saltburn (2023) », ou si elle a pensé que ça serait comparé au film Ghost (1990), mais je trouve que ça aurait pu ouvrir des pistes intéressantes.

Jacob Elordi et Margot Robbie font de leur mieux, mais au bout d’un moment, l’accumulation de ces scènes vives, érotiques et vindicatives devient presque épuisante à regarder.
LPP : La critique Allison Willmore a écrit une review pour Vulture dans laquelle elle explique que, dans le film, on a l’impression que le personnage de Hong Chau, Nelly, sert un peu de point de vue pour le spectateur. La scène à laquelle je pense, c’est quand elle surprend Heathcliff avec Isabella enchaînée, puis qu’elle rentre chez elle, et elle est littéralement… [se prend le front et fixe le vide]. En tant que spectateur, on ne peut s’empêcher de ressentir ce qu’elle ressent : ces gens sont fous ! Pas seulement fous à cause de leur obsession l’un pour l’autre, mais fous parce qu’ils sont tellement privilégiés. Ils sont aveugles.
EG : Et méchants !
LPP : Méchants, oui. Et Nelly prend aussi des décisions méchantes.
EG : Dans le livre, elle leur rend la pareille.
LPP : Et toi, qu’as-tu pensé de Nelly ?
EG : Eh bien, dans le livre, l’histoire est racontée par un narrateur, qui raconte à un autre narrateur, qui raconte au lecteur. Donc, du point de vue narratif, cela aurait été utile de supprimer certaines de ces couches dans le film. Je n’ai pas vraiment eu de problème avec Nelly ici, et j’adore pouvoir regarder Hong Chau jouer. Le flashback où l’on voit Nelly rejetée par Catherine enfant apporte un arrière-plan intéressant à leur relation, parce que ce n’est pas vraiment développé dans le livre.
LPP : Et la fin du film ? Pour moi, ça n’a pas vraiment pris, même si certains ont été bouleversés. Deux filles à côté de moi pleuraient toutes les larmes de leur corps dans la salle. Je ne dirai pas qu’il n’y a pas de catharsis émotionnelle ici. Mais on peut soutenir que le film est surtout un déluge d’émotions, sans vrai temps de respiration ni de réflexion. Toutes les histoires n’ont pas besoin d’une morale, certes, mais certaines y gagneraient — et Hurlevent en fait clairement partie.
Le film est surtout un déluge d’émotions, sans vrai temps de respiration ni de réflexion.

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EG : Je venais justement d’envoyer un message à Katie Behron, l’une des rédactrices beauté de ELLE, parce qu’elle adore aussi le livre. Et elle m’a dit : « J’ai l’impression que ça ne devrait même pas s’appeler Hurlevent. Je suis d’accord. Je pense que les guillemets dans le titre ne peuvent pas tout faire.
Cette interview a été éditée et condensée pour plus de clarté.
Autrices : Lauren Puckett-Pope et Erica Gonzales
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.