Dua Lipa est-elle le dernier espoir de la survie des livres ?
La crise de l’édition a-t-elle trouvé sa reine ?
Cette semaine, Dua Lipa a été annoncée comme curatrice du London Literature Festival, un événement annuel qui entame sa 19e édition au Southbank Centre, et qui se tiendra du 21 octobre au 1er novembre 2026. Il s’agit du dernier chapitre en date de sa relation grandissante avec le monde du livre — elle a fondé en 2023 le Service95 Book Club, via lequel elle a depuis interviewé de grandes figures de la littérature comme Helen Garner, Margaret Atwood et Roxane Gay. La plateforme rencontre un immense succès, les internautes étant aussi enclins à suivre ses recommandations de lecture qu’à adopter ses conseils en matière de bagues de fiançailles ou de bikinis. Et les livres ont bien besoin de l’aide de Dua Lipa.
Il faut dire que les livres n’avaient pas suscité autant de débats depuis que la Bible a été traduite en anglais. Qu’elles soient suggérées par Dua Lipa ou non, la lecture a acquis une véritable patine chic. Kaia Gerber a lancé son propre book club concurrent, et Kendall Jenner est régulièrement photographiée avec des livres, comme le documente le compte @coolgirlsreading. Le phénomène est si répandu que le Sydney Morning Herald, le journal préféré de nos parents, a publié un article alarmiste titré : « La lecture a été récupérée par une élite cool et sexy ».
BookTok a diffusé une image étonnamment positive : celle de jeunes femmes devenant des lectrices voraces, et de célébrités masculines de second rang révélant leur côté sensible en recommandant des romances et de la littérature érotique. La génération Z transforme ainsi la lecture en une pratique de niche chic dans un monde largement dominé par le numérique — se réfugiant dans le cocon sécurisant des romans, alors que chaque question posée en ligne ouvre une véritable boîte de Pandore d’informations infiniment déployées et impossibles à vérifier.
Alors, tout va forcément bien pour les éditeurs ? Pas vraiment — et les chiffres ne soutiennent pas totalement cet enthousiasme. À côté de cette conversation célébratoire existe un discours beaucoup plus alarmiste. L’an dernier, une étude a révélé que le nombre d’Américains lisant pour le plaisir a chuté de 40 %. L’Australie suit une tendance similaire, avec une baisse de la lecture à chaque nouvelle génération. À cela s’ajoute une crise de confiance envers les livres eux-mêmes, qui aggrave encore la situation. Un problème que ne connaît cependant pas la Suisse. Seuls 10% de la population disent n’avoir jamais lu un livre dans les douze mois précédant une enquête relayée en 2025 par 20 Minutes.

Littérature générée par IA
À cela s’ajoute l’IA qui est en train de créer une véritable crise littéraire. En mars, Shy Girl (2025) de Mia Ballard est devenu le premier livre retiré par un grand éditeur à la suite d’accusations de texte généré par IA. Initialement autoédité, le roman a connu un succès fulgurant sur Amazon — sa viabilité commerciale déjà démontrée expliquant sans doute pourquoi Hachette l’avait repris — avant qu’il ne soit révélé qu’il contenait une part importante de texte généré par intelligence artificielle. Mia Ballard a nié avoir utilisé l’IA, affirmant au New York Times qu’un éditeur qu’elle avait engagé l’avait utilisée à son insu.
Si Ballard nie y avoir eu recours, de nombreux auteurs, eux, assument pleinement l’usage de l’IA. Le New York Times a ainsi interviewé une autrice qui a fait passer sa production de 10 à 12 livres par an à plus de 200, générant des revenus à six chiffres. « Si je peux générer un livre en une journée, et que vous mettez six mois à en écrire un, qui va gagner la course ? » a-t-elle déclaré. Pourquoi des lecteurs qui se tournent vers les livres pour nourrir leur monde intérieur devraient-ils payer pour quelque chose qu’ils pourraient produire eux-mêmes gratuitement ? Les éditeurs craignent justement de ne pas pouvoir suivre.
Toutes les parties concernées devraient faire preuve de transparence sur les œuvres entièrement générées par IA, afin que les lecteurs sachent précisément ce qu’ils achètent.
Le PDG de la Publishers Association, Dan Conway, a appelé à davantage de clarté concernant l’usage de l’IA, estimant que « toutes les parties concernées devraient faire preuve de transparence sur les œuvres entièrement générées par IA, afin que les lecteurs sachent précisément ce qu’ils achètent ». Sur Reddit, des utilisateurs comparent la lecture de romans générés par IA à un choix de consommation éthique, comparable au végétarisme. Les grands modèles de langage posent en effet des problèmes environnementaux, sont entraînés à partir de contenus potentiellement plagiés et alimentent une économie dominée par des milliardaires. Ils sont aussi sans visage : des outils qui n’apportent aucune véritable expérience humaine à l’écriture, et qui, pour qui connaît leur style, ne brillent pas toujours par la qualité de leur prose.
Comment l’arrivée de Dua Lipa à la tête du London Literature Festival s’inscrit-elle dans ce contexte ? Elle fait partie des visages les plus reconnaissables au monde, et a constamment choisi de mettre en avant des autrices plus âgées dont les œuvres sont, par essence, impossibles à reproduire par un LLM. Helen Garner s’inscrit dans la tradition du nouveau journalisme, apportant sa subjectivité et son expérience de vie à ses récits criminels. Les réflexions de Roxane Gay sur la tension entre sexualité et féminisme sont nourries par son vécu de femme noire et par son rapport à son corps. Margaret Atwood n’aurait pas pu écrire La servante écarlate (1985) à 45 ans sans avoir vécu quatre décennies dans le corps féminin qui constitue le cœur dystopique de son roman.
On peut débattre du fait que ces autrices — et leurs styles d’écriture — soient ou non hors de portée technique des modèles de langage en constante évolution. En revanche, leur subjectivité et leur humanité le seront toujours. Et c’est précisément pour cela que de nombreux lecteurs rejettent l’idée d’être trompés et d’interagir avec une littérature produite par l’IA.
Intimité immédiate
Dans sa déclaration, Dua Lipa a affirmé : « La lecture m’a portée à travers chaque chapitre de ma vie — du fait d’être la nouvelle élève dans un nouveau pays à celui de trouver un refuge silencieux en tournée. Curater le London Literature Festival du Southbank Centre est un rêve qui devient réalité. » Ce qu’elle décrit, sans tout à fait le dire, c’est les livres comme une technologie de la construction de soi. Les célébrités peuvent aider à leur donner un visage humain — mais ce visage n’a de sens que s’il s’appuie sur une véritable histoire humaine.
Dua Lipa a rencontré son fiancé Callum Turner parce qu’ils lisaient le même livre. « Nous étions assis l’un à côté de l’autre et nous avons réalisé que nous lisions le même livre, ce qui est fou », a-t-il raconté au Sunday Times. « Il s’agit de Trust (2022) de Hernan Diaz, et je venais de terminer le premier chapitre. Je lui ai dit, et elle m’a regardé en disant : “Moi aussi je viens de finir le premier chapitre.” J’ai répondu : “On est sur la même page.”
Il y a peu de choses qui rivalisent avec l’intimité immédiate que l’on ressent lorsqu’on découvre qu’une autre personne partage votre livre préféré. C’est comme une preuve que vous partagez un monde intérieur — que cette personne est touchée par les mêmes choses que vous. Un modèle de langage n’a aucun monde intérieur à partager. Il ne peut pas tomber amoureux autour d’un premier chapitre, parce qu’il n’a jamais été touché par quoi que ce soit. Il ne peut même pas feindre un désir, contrairement à certains lecteurs masculins qui mettent en avant des romans susceptibles de plaire aux femmes sur Hinge dans l’espoir d’attirer des partenaires — une pratique performative qui leur est parfois reprochée. Mais cette forme d’honnêteté un peu opportuniste reste toujours préférable à des comportements plus violents, et l’on peut donc espérer que Dua Lipa — et des femmes comme elle — contribueront à sauver l’édition.
Autrice : Ruby Feneley
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com.au. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.