« Limerence » : qu’est-ce que ce phénomène qui obsède de plus en plus de célibataires

Une obsession malsaine ? Ou une façon de gérer les rencontres amoureuses modernes ?

Je suis très douée pour avoir des crushs. Comme toutes les compétences bien rodées, celle-ci s’est développée très tôt. Tout a commencé à mes sept ans : il s’appelait Oscar. Avec ses longues boucles brunes et ses grands yeux bleus ronds, il ressemblait à un personnage de dessin animé. Ma meilleure amie et moi le suivions discrètement pendant la fête de l’école, avant de partir en courant dans des éclats de rire dès qu’il regardait dans notre direction.

Et ce n’était que le début. Mon adolescence a ensuite été monopolisée par un autre objet d’obsession : un garçon d’une classe au-dessus, dont je pourrais encore dessiner le visage tant je m’en souviens parfaitement. À l’université, je suis tombée folle — et très vite — de l’ex-petit ami d’une amie. Puis, dans la vingtaine : un guitariste indie aux joues rondes qui m’a un jour dit que j’avais bon goût musical (autant dire que j’ai fondu).

Soyons clairs, je n’ai jamais été en couple avec aucune de ces personnes ; je me contentais de les désirer de loin, en construisant des mondes imaginaires nourris uniquement par ma créativité légèrement dérangée. Prisonnière d’une véritable torture psychologique que je m’infligeais moi-même, j’étais devenue accro à cette sensation de vouloir quelqu’un que je n’avais pas. Aujourd’hui, je sais que cette forme de folie socialement acceptée porte un nom : la limérence. Et c’est devenu le sujet dont tous les célibataires parlent en ce moment.

État intrinsèquement malsain

Sur TikTok et Instagram, les vidéos consacrées à la limérence deviennent régulièrement virales. Certaines expliquent ce que c’est, comment la reconnaître ou encore comment s’en remettre. Des internautes sans aucune qualification en psychologie diagnostiquent même les autres à distance, reliant ce phénomène à des traumatismes d’enfance ou à des blessures d’abandon. D’autres listent des « symptômes » supposés, comme : « Tu imagines tomber sur cette personne comme si ça allait te sauver », « ton humeur dépend de l’attention qu’elle te porte » ou encore « tu regardes automatiquement ses réseaux sociaux ».

Ailleurs, il y a aussi Hello, Limerence (2026), le très attendu premier roman de Momo Yamaguchi, qui paraîtra cet été. Le livre suit Mika, une jeune femme de la génération Z accro à la limérence, qui cherche à injecter un peu d’excitation dans sa vie essentiellement rythmée par le travail corporate à Tokyo. « La frontière entre la limérence et un crush « normal » est assez floue », explique Momo Yamaguchi. « Mais mon personnage principal, Mika, tombe follement amoureuse parce qu’elle est une vierge de 24 ans, pas encore immunisée contre les dangers du dating moderne. J’espère que mon livre aidera les lover girls et lover boys qui ont traversé ça à se sentir un peu moins fous et seuls, et à comprendre qu’il existe une issue. »

Le terme « limérence » a été inventé en 1979 par la psychologue américaine Dorothy Tennov. Il désigne une forme d’infatuation presque exclusivement à sens unique. Un état intrinsèquement malsain, souvent enraciné dans des difficultés d’attachement plus profondes. Pourtant, le phénomène fascine : selon une étude menée par Tinder en janvier, 71 % des célibataires britanniques âgés de 18 à 25 ans recherchent un amour aussi intense que celui des films ou des romans. Plus d’un quart des célibataires au Royaume-Uni (28 %) affirment également aimer avoir un crush, même lorsque cela ne mène nulle part. Un constat qui en dit long sur la culture amoureuse contemporaine.

Ce phénomène apparaît particulièrement chez les personnes présentant un style d’attachement anxieux ou ayant vécu des traumatismes relationnels passés, et qui trouvent plus sécurisant de se réfugier dans des fantasmes d’attachement plutôt que de s’exposer à une situation réelle où le rejet ou la déception pourraient survenir.

Bonnie Lambert, infirmière praticienne en psychiatrie
ELLE

« Cela donne une définition à beaucoup de personnes qui vivent cela en silence : un attachement émotionnel profond sans véritable intimité affective », explique Bonnie Lambert, infirmière praticienne en psychiatrie chez Crestview Recovery. « Ce phénomène apparaît particulièrement chez les personnes présentant un style d’attachement anxieux ou ayant vécu des traumatismes relationnels passés, et qui trouvent plus sécurisant de se réfugier dans des fantasmes d’attachement plutôt que de s’exposer à une situation réelle où le rejet ou la déception pourraient survenir. »

Epuisement psychique

Je peux clairement m’y retrouver. Après une série d’expériences amoureuses décevantes, peut-être que nous pouvons tous trouver une forme de sécurité dans la limérence. Un crush non réciproque ne peut pas être émotionnellement indisponible. Il ne peut pas jouer au chaud et au froid avec nos émotions. Et il ne peut pas vraiment nous blesser, puisqu’il n’existe pas vraiment en dehors des limites de nos hallucinations.

Les gens se lassent aussi d’être ghostés et d’enchaîner les rendez-vous superficiels. Dans ce contexte, il peut sembler plus simple d’être absorbé par le désir de quelqu’un plutôt que de vivre une vraie proximité, car les rêveries donnent un sentiment de contrôle émotionnel, tandis que l’intimité implique d’être exposé.

Bonnie Lambert, infirmière praticienne en psychiatrie
ELLE

La limérence est une forme de fantasme, et je suis convaincue que son essor en ligne reflète un paysage amoureux marqué par la dureté et la culture du jetable : nous sommes épuisés. « Les gens se lassent aussi d’être ghostés et d’enchaîner les rendez-vous superficiels », explique Lambert. « Dans ce contexte, il peut sembler plus simple d’être absorbé par le désir de quelqu’un plutôt que de vivre une vraie proximité, car les rêveries donnent un sentiment de contrôle émotionnel, tandis que l’intimité implique d’être exposé. »

Autrice : Olivia Petter
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/uk. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : amour · couple · relation