« Trop souvent, les carrières des femmes sont freinées par un manque d’encouragement »

À la tête de l’Institut Pasteur, Yasmine Belkaid défend une science exigeante, ouverte et profondément humaine. Rencontre.
Dans un monde marqué par les crises sanitaires et les virus émergents, la voix de Yasmine Belkaid résonne avec une force particulière. Née en Algérie, élevée dans une culture où l’éducation et le dépassement de soi occupaient une place essentielle, elle est devenue l’une des scientifiques les plus brillantes de sa génération. Son parcours est nourri d’exigence, d’exil, de maternité, de transmission et parfois de doutes. Elle parle de pouvoir sans domination, d’ambition sans arrogance, et de réussite comme d’un chemin construit davantage par des choix assumés que par des renoncements. Une parole rare, profondément inspirante.
ELLE Suisse : Quel moment a le plus transformé votre parcours ?
Yasmine Belkaid : La naissance de mon fils, sans hésiter. J’étais en thèse, en pleine recherche, et cela a été un déclic immense. Cela m’a donné du courage, du focus et surtout une responsabilité nouvelle envers le futur. Je me suis dit : c’est pour lui. À partir de là, la science n’était plus seulement un métier, mais une manière de protéger ce qui vient après nous.
La maternité a-t-elle freiné votre carrière ?
Non, jamais. Mes enfants m’ont donné de la force, de l’organisation, du courage et de l’humilité. Ils ont toujours été avec moi, et mon mari a été très impliqué. La vraie difficulté était plutôt l’éloignement de ma famille en Algérie, le changement de culture et le fait de devoir se reconstruire ailleurs sans perdre son ancrage.
Que vous a transmis votre enfance en Algérie ?
Un sens très fort de la dignité, de l’indépendance et du collectif. Je suis née dans un pays qui se reconstruisait, et cela m’a profondément marquée. Mon père avait participé à la guerre d’indépendance, et j’ai grandi entourée de personnes qui avaient mis leur vie au service de quelque chose de plus grand qu’elles.
[La science est] une manière de protéger ce qui vient après nous.
Avez-vous traversé des périodes de doute ?
Bien sûr. Le doute nous garde lucides, même s’il peut parfois devenir paralysant. À la fin de mon post-doctorat, malgré mes compétences, je ne me sentais pas capable de devenir chercheuse indépendante. J’ai eu la chance d’être encouragée à franchir ce cap. Cette expérience m’a appris à quel point le mentorat est essentiel et combien nous avons la responsabilité de soutenir les plus jeunes et de leur donner confiance en leur potentiel.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes ?
De ne pas rester seules avec leurs doutes. Il faut demander de l’aide, chercher des conseils, oser se projeter. Trop souvent, les carrières des femmes sont freinées non par un manque de talent, mais par un manque d’encouragement. Quand on voit le potentiel de quelqu’un, il faut le dire, le soutenir, ouvrir des portes. Une carrière ne devrait jamais dépendre du hasard.
Comment avez-vous trouvé votre place dans un univers très masculin ?
Avec le temps, j’ai vu que les codes du leadership étaient souvent masculins et qu’on ne parlait pas des femmes et des hommes de la même manière. Mais je n’ai jamais voulu me transformer pour entrer dans un moule. Je crois que j’ai toujours eu un socle intérieur assez fort, une forme de force morale et de confiance profonde, ce qui m’a permis de rester moi-même.
Trop souvent, les carrières des femmes sont freinées non par un manque de talent, mais par un manque d’encouragement. Quand on voit le potentiel de quelqu’un, il faut le dire, le soutenir, ouvrir des portes. Une carrière ne devrait jamais dépendre du hasard.
La Suisse a-t-elle une place particulière dans la science aujourd’hui ?
Oui, clairement. La Suisse possède une recherche scientifique extrêmement forte, notamment dans les domaines biomédicaux et de la santé. C’est aussi un pays qui continue d’investir dans la science de façon très significative, et ce n’est malheureusement plus le cas partout. Je suis très impressionnée par la qualité des institutions suisses, des infrastructures, des collaborations scientifiques et des ressources mises à disposition de la recherche. La Suisse a compris quelque chose d’essentiel : la recherche n’est pas un luxe, mais un investissement fondamental pour l’avenir.
Quel message aimeriez-vous adresser aux lectrices suisses ?
Je voudrais d’abord remercier la Suisse pour son engagement en faveur de la recherche médicale, notamment à travers la Fondation Pasteur Suisse. Grâce au soutien des donateurs et donatrices, il rend possible ce qui, en science, demande du temps, de l’audace et de la vision. Plus que jamais, ce soutien est essentiel pour continuer à faire progresser la connaissance et transformer les découvertes scientifiques en avancées concrètes pour les patients. J’aimerais aussi rappeler aux lectrices que la science leur appartient. Elle n’est pas quelque chose de lointain : elle est au service de leur santé, de leurs enfants, de leur vie quotidienne et de notre capacité collective à protéger l’avenir.
À la tête de l’Institut Pasteur et du laboratoire Metaorganism, quelles sont vos priorités ?
Une science engagée, collective et utile. Les maladies infectieuses, les vulnérabilités, la santé des femmes, le vieillissement, les effets du changement climatique: tout cela exige une recherche forte, ouverte et profondément humaine. L’Institut Pasteur doit répondre présent face aux grands défis de notre temps. C’est cela, pour moi, la responsabilité d’une grande institution scientifique aujourd’hui.
Je voudrais d’abord remercier la Suisse pour son engagement en faveur de la recherche médicale.
Qu’avez-vous appris de votre vie dans les différents pays où vous avez vécu ?
Qu’elle élargit le regard. Chaque pays, chaque culture, ouvre quelque chose en soi : plus d’empathie, plus de compréhension, plus de souplesse aussi. On n’a pas toujours les codes, mais on apprend à écouter, à respecter. Dans un laboratoire où se croisent de nombreuses nationalités, on voit combien la science peut devenir un langage commun.