« Mes créations viennent corriger l’histoire de la Haute couture par rapport à la représentation des corps noirs »

Avec Zizi Zozio, dévoilé durant l’automne 2025 à Genève, Marvin Mtoumo relève l’indicible défi de poétiser les cauchemars de son enfance. Rencontre avec un créateur de mode qui transforme les douleurs de ses blessures, mais aussi les joies de ses héritages, en un langage scénique brillamment magnétique.
Un cri poétique. Un exutoire nécessaire. Une maîtrise saisissante de l’Arte Povera. Voici ce qui frappe à l’issue de Zizi Zozio (2024), dernier « défilé-spectacle » de Marvin Mtoumo. Seul sur scène, le designer de 31 ans, également intervenant à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD), y mêle performance, mode et autobiographie. Un geste protéiforme visant à explorer des traumatismes enfouis : violences sexuelles, dépressions, héritages coloniaux, ou encore complexités de l’identité afrodescendante et queer.
Présentée en septembre dernier au Théâtre de l’Usine, à Genève, cette production a clos une année de tournée européenne. De retour à Paris, l’artiste franco-suisse, lauréat du Prix Chloé 2020, évoque chez ELLE son questionnement sur les stéréotypes assignés aux corps noirs, son travail de subversion des codes de la Haute couture, ainsi que sa quête d’estime de soi et de sérénité dans un monde qu’il décrit comme profondément paradoxal. Ainsi, chez Marvin Mtoumo, chaque costume, chaque geste, chaque mot est tragédie et célébration à la fois. Un art furieusement vivant où la sensibilité se fait politique et par là même libératrice.
Après Concours de larmes (2022) et Rectum crocodile (2023), vous avez décrit Zizi Zozio comme votre œuvre « la plus authentique ». Vous y abordez en effet des sujets plus douloureux en étant par ailleurs en solo. Pourquoi ces virages ?
Mes premières pièces étaient déjà autobiographiques et politiques, mais j’avais le sentiment de devoir sans cesse lisser mon écriture, car je m’adressais directement aux spectateurs. Or, si certaines personnes se sont reconnues dans mon histoire, d’autres ont pu se sentir heurtées, voire accusées. Avec Zizi Zozio, j’ai donc recentré mon propos vers moi-même, afin de m’autoriser à aller plus loin. Ce qui me permet d’aborder des sujets profondément tabous – la dépression, la maltraitance, la violence et l’errance sexuelles – sans chercher à les rendre confortables.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la nécessité de dire et le risque de raviver des blessures encore vives ?
Je l’ai fait presque à l’aveugle sans accompagnement thérapeutique ou juridique. À ce moment-là, il fallait juste que ça sorte. J’étais arrivé à un point de saturation face à ce passé qui m’a construit et que je commence seulement aujourd’hui à déconstruire. Le contexte de #MeToo a aussi joué un rôle. Certes, la parole s’est libérée, mais l’écoute reste limitée. La réalité, c’est que ces récits dérangent parce qu’ils sont complexes. Ils nous demandent de nous interroger sur notre propre rapport à la violence et à la domination. Et on réalise collectivement qu’il n’y a finalement jamais seulement des victimes d’un côté et des bourreaux de l’autre, mais qu’au cours d’une vie on peut alterner ces deux rôles.
Zizi Zozio […] me permet d’aborder des sujets profondément tabous – la dépression, la maltraitance, la violence et l’errance sexuelles – sans chercher à les rendre confortables. […] Ces récits dérangent parce qu’ils sont complexes. Ils nous demandent de nous interroger sur notre propre rapport à la violence et à la domination.
Cette complexité traverse d’ailleurs tout le spectacle : vous incarnez à la fois l’enfant et l’adulte, le persécuté et le persécuteur…
Oui. Lorsque je raconte mon enfance, certains trouvent ça confus. Mais je relaie mon histoire avec le même chaos que je l’ai vécu et me le représente encore aujourd’hui à 31 ans. Cet espace-là passe par le corps : les cauchemars, les sanglots, l’anxiété, mais aussi l’amour. C’est une zone d’émotion brute, imprécise et profondément humaine que j’avais besoin de dévoiler fidèlement.

Parmi la coexistence de ces rôles opposés, s’ajoute celle d’émotions contrastées comme la joie et la tristesse. Parfois, dans la même seconde de jeu – ce qui crée quelque chose de sarcastique. Pourquoi est-ce important pour vous de représenter des sujets si lourds de cette manière ?
Parce qu’écrire sur les thèmes de la violence provoque une forme de sidération. On veut dire les choses avec justesse, mais on se heurte vite à une limite : les mots ne suffisent plus. Le choc est tel qu’il frôle l’absurde. L’humour permet alors de traduire la réalité de ces émotions contradictoires où rien n’est linéaire et tout est paradoxal. Et de cette instabilité naît une forme de folie – très présente dans Zizi Zozio – où incarner cette oscillation me procure un plaisir presque cathartique.
[Au sein de la Haute couture], même dans cette manière d’ « aimer » la femme Noire, il y a une forme de supériorité. Le contexte de mon défilé-spectacle, avec son texte décolonial confrontant et ce mash-up d’influences contradictoires, me permet de faire dire autre chose à ces références.
Les corps noirs sont souvent animalisés dans vos spectacles. Comment ce bestiaire permet-il de détourner, voire de renverser cette violence symbolique ?
Dans Rectum Crocodile, cinq performeuses Noires incarnent des « tigresses » partageant un fou rire collectif. Elles s’amusent avec ironie de l’imaginaire colonial de la femme exotique, avec les imprimés animaux qui reprennent toute une représentation de la femme Noire dans la Haute couture comme on a pu le voir chez Yves Saint Laurent ou Jean Paul Gaultier, ou encore dans le cinéma hollywoodien avec la Catwoman. Or, même dans cette manière d’ « aimer » la femme Noire, il y a une forme de supériorité. Avec son texte décolonial confrontant et ce mash-up d’influences contradictoires, mon défilé-spectacle me permet de faire dire autre chose à ces références. Ce qui crée un déplacement du regard : les personnes afrodescendantes en rient, tandis que les spectateurs blancs peuvent se sentir mal à l’aise. C’est ça qui m’intéresse.
Ce geste est donc avant tout politique.
Ma mode est nourrie d’un engagement politique et, en tant que designer Noir, je ne veux pas faire comme si je devais effacer mon vocabulaire esthétique. Je peux être à la fois en filiation et en dénonciation envers les créateurs qui m’ont précédé. Dénoncer par une mode minimaliste m’éloignerait d’ailleurs de mes origines : dans la tradition afro-caribéenne, notamment lors du carnaval, on détourne les archétypes de la société occidentale pour les rendre subversifs. Je tiens à faire perdurer cette logique-là plutôt que de chercher une neutralité politiquement plus correcte.
Comment conciliez-vous vos convictions avec un héritage culturel parfois hostile aux avancées sociales sur le genre ou la sexualité ?
J’y ai beaucoup réfléchi il y a quelques années, surtout à une période de questionnements sur mon genre et mon avenir. Et puis, un.e ami.e, l’artiste Soñ Gweha, m’a rappelé que dans mon ancestralité, il y avait eu des personnes queer. Ça a été une révélation pour moi. Durant toute ma jeunesse, je me suis souvent senti comme un intrus. L’histoire coloniale, avec ses paradigmes catholiques, a imposé aux personnes non blanches une vision problématique de la nudité et de la sexualité. On en subit encore les effets aujourd’hui. Alors, savoir que parmi mes ancêtres, il y avait des femmes aimant des femmes ou des hommes se sentant femmes, ça me réchauffe le cœur. C’est pour cela que je refuse de couper les liens avec mes origines. Certains éléments y sont essentiels pour avancer, pour créer et pour aimer ; d’autres, plus problématiques, doivent être confrontés et déconstruits. Mon travail, c’est ce chemin entre la mémoire et l’émancipation.
En tant que designer Noir […] Je peux être à la fois en filiation et en dénonciation envers les créateurs qui m’ont précédé.
Zizi Zozio se termine sur l’image d’un œuf qui éclot et devient un oiseau prenant enfin son envol. Est-ce le symbole d’une liberté enfin trouvée ou d’un but que vous espérez encore atteindre ?
Cette image fait écho au refus de ma féminité par mon père. Du coup, incarner cet oiseau perché sur ses hauts talons, un peu comme un grand échassier, avec cette robe, qui d’un angle est un tutu en plumes et de l’autre un oiseau qui s’envole de son nid, capture ce chemin vers l’émancipation.


Vous avez joué en Suisse, en France, en Suède, en Norvège… et aussi chez vous, en Guadeloupe ?
Pas encore, mais j’en rêve ! Ce type de spectacle naît souvent d’une rencontre entre une production artistique et une institution capable de le soutenir. Je n’ai pas encore rencontré les bonnes personnes pour concrétiser ça là-bas. Certaines de mes créations viennent corriger l’histoire de la mode Haute couture par rapport à la représentation des corps noirs. Donc je sais qu’en Guadeloupe, le texte et la production y résonneraient différemment.
Parler de sujets difficiles est essentiel, mais il faut le faire sans misérabilisme. La clé de tout ça doit rester l’espoir.
Après Zizi Zozio, quelle suite ?
Zizi Zozio m’a permis d’affirmer une proposition mode à laquelle je tiens profondément. Mais ça a aussi été une boîte de Pandore. Après plusieurs projets révélés à un an d’intervalle, tout en intervenant à la HEAD et en participant à de nombreux autres projets, j’ai compris que je devais désormais veiller à ralentir. Et ça me permet aussi de réfléchir à plusieurs questions : comment ne pas me perdre dans ces sujets ? Comment continuer à redonner de la place à la beauté, à la dignité, et à travailler avec des profils rarement vus sur scène ? Mon objectif reste de poursuivre ce que nous avons entamé avec mon équipe, de porter cette voix nécessaire et de continuer à « vendre du rêve ». Parce que parler de sujets difficiles est essentiel, mais il faut le faire sans misérabilisme. La clé de tout ça doit rester l’espoir.