Isabelle Adjani : « L’enfance que j’ai eue était faite de reproches, pas de conseils »

Jeudi, l’icône du cinéma sera sur scène au Théâtre de Beausobre, dans le cadre des Rencontres 7e  Art Lausanne. Pour ELLE Suisse, elle se confie sur les mots qu’elle aime et ceux qui lui ont manqué, à l’occasion de son tête-à-tête avec le public romand.

Elle n’est jamais exactement là où on l’attend : depuis ses débuts au cinéma à 14 ans, puis à la Comédie-Française à 17 ans, Isabelle Adjani a construit sa carrière à contre-courant. Des rôles inoubliables, portés par son intensité rare, unique, à en déchirer l’écran, souvent suivis de silences, d’années d’absence. Entre deux incarnations majeures, le temps long, imposé par les écueils de la vie, est devenu écrin malgré lui, donnant à chacun de ses retours une résonance plus précieuse encore.

Jeudi 12 mars, au festival Rencontres 7e Art Lausanne, l’actrice française fera cette fois vibrer de son talent des mots d’auteures et d’auteurs au cours d’une lecture inédite baptisée «Les Murmures de l’Âme». Détentrice du record de César remportés dans la catégorie meilleure actrice (pour Possession, L’été meurtrier, Camille Claudel, La Reine Margot et La Journée de la jupe), Isabelle Adjani est aussi incontournable qu’elle semble parfois insaisissable. Y compris dans l’échange. Pour cette interview, elle a souhaité répondre par écrit. Ses mots tardent d’abord. Puis arrivent, forts, sincères, généreux. La magie Adjani, encore.

ELLE : Comment choisissez-vous les textes que vous avez envie de faire entendre au public ?
Isabelle Adjani : Les textes viennent à moi, ils me trouvent autant que je les recherche de telle façon que, à partir de cette rencontre, des images mentales sont projetées devant les spectateurs. Le choix des mots se fait dans une relation sensible et en résonance avec ce que le monde me renvoie. La voix devient alors comme un écho vibratoire de celui-ci. Et c’est le spectateur qui réalise ce spectacle visuel, qui n’a lieu que dans sa tête, et il est unique pour chaque personne. Quand c’est réussi, il n’y a même plus de représentation, il n’y a plus que de la musique, du silence, de la présence et ce que les mots peuvent déclencher dans l’imagination.

Existe-t-il des textes que vous aimez profondément, mais que vous ne pouvez pas lire en public parce qu’ils vous touchent trop ?
Mon Dieu, oui, et ils sont nombreux et sont aussi des compagnons de vie, des gardiens silencieux de mon intimité, de ma pudeur, de ma douleur. La poésie y a une part importante.

Après votre expérience d’écriture dans Du côté de chez Marilyn (2024) avec Olivier Steiner, avez-vous envie d’écrire à nouveau ?
J’ai une trop haute opinion de l’écriture et des écrivains pour penser que j’écris quand j’écris. Comme l’affirmait Marguerite Duras, l’écriture doit être la seule chose qui peuple la vie de l’écrivain et qui l’enchante. Ce n’est pas mon cas. D’autres mondes et d’autres vies peuplent, enchantent et occupent ma vie.

[La littérature] a été un refuge et une libération pour affronter ou dérouter les épreuves du mal de vivre au moment de l’adolescence.

Isabelle Adjani
ELLE Suisse

Théâtre, cinéma, musique, lectures : s’il ne fallait garder qu’un seul mode d’expression artistique, lequel choisiriez-vous ?
Il faut chercher la force de l’expression artistique là où elle se trouve, donc ce serait là où elle se trouve entre le cinéma et le théâtre.

Comment est né votre goût pour la lecture ?
Je fais partie des gens que la littérature a sauvés. Cela a été un refuge et une libération pour affronter ou dérouter les épreuves du mal de vivre au moment de l’adolescence. La littérature, ça permet à la fois de se taire et de se raconter. J’ai commencé à lire très tôt, à l’âge de 5 ans. Plus tard, c’est Madame de La Fayette, avec sa Princesse de Clèves (1678) et Un cœur simple (1877) de Flaubert qui ont entrouvert la porte de la grande lecture. Quelque chose était là en moi, pour moi, et ne m’a plus quittée.

Quelle enfant étiez-vous ?
Solitaire, et à l’imagination sans limites.

Y a-t-il un conseil reçu enfant qui vous accompagne encore aujourd’hui ?
Aucun hélas. L’enfance que j’ai eue était faite de reproches, pas de conseils.

On peut avoir une sorte de désillusion pas toujours facile à vivre lorsque l’on découvre qui l’on est.

Isabelle Adjani
ELLE Suisse

Votre famille a-t-elle nourri votre sensibilité artistique ?
Je partageais avec mon père la passion de la lecture. Je le voyais récupérer les livres offerts ou abandonnés par des clients dans le garage où il travaillait. Alors qu’il était épuisé et désespéré par la vie précaire qu’on menait, il lisait tard la nuit, habitude qui contrariait ma mère alors que moi, son immense effort me touchait. Les livres m’ont protégée des traumatismes de l’enfance. Ils m’ont tant offert ! La spiritualité et même le rêve d’un futur artistique.

Est-ce que vos rôles vous quittent une fois le tournage terminé ? 
Je dis toujours que l’inconscient n’est pas au courant que vous jouez un rôle. Il enregistre les malheurs et les bonheurs de vos personnages dans les mémoires de vos cellules et ça ne manque pas de créer un faisceau de surprises ! Parfois, bien sûr, des mauvaises surprises qui peuvent à certains moments vous priver de votre joie de vivre ! La libido de la vie est une chose fragile qui ne résiste pas toujours aux perfidies de la fiction si on l’avale comme un poison.

Votre trajectoire est faite de grands rôles, mais aussi de longs silences. Comment viviez-vous ces périodes ?
La cause de mes périodes de grand retrait ? Je ne m’en cache pas. Ce furent des épisodes dépressifs, grands chagrins d’amour, la maladie de mon père, la maladie de ma mère, l’addiction de mon frère, celle de mon plus jeune fils, enfin ressuscité, comme il dit lui-même ! Mon humanité n’est pas négociable. Ni ma loyauté. J’ai mené un combat caché en restant auprès d’eux. Et tant pis pour ma filmographie ! (Rires).

La cause de mes périodes de grand retrait ? Je ne m’en cache pas. Ce furent des épisodes dépressifs, grands chagrins d’amour, la maladie de mon père, la maladie de ma mère, l’addiction de mon frère, celle de mon plus jeune fils, enfin ressuscité, comme il dit lui-même !

Isabelle Adjani
ELLE Suisse

Vous avez entamé une psychanalyse très tôt. Que vous a-t-elle apporté ?
En famille, je ne disais pas un mot au point de développer une forme de réplique presque autistique, dont j’ai gardé certaines traces, du reste. J’ai fait plusieurs tentatives tôt et, bien plus tard, lorsque j’ai entrepris ma cure analytique freudienne avec Alain Manier – je tiens à révéler son nom –, analyse qui m’a au passage sauvé la vie, j’ai découvert l’inadaptation qui résulte du post-traumatique.

Lorsque j’ai interprété Le Vertige Marilyn (2022) d’Olivier Steiner, j’ai tenu à témoigner combien l’analyse aide à se rapprocher de soi. On entend souvent dire que l’analyse vous change. Mais non, ça ne vous change pas, ça vous rend à vous. Vous ne devenez pas quelqu’un d’autre, c’est la personne que vous étiez avant qui était une autre. On peut avoir une sorte de désillusion pas toujours facile à vivre lorsque l’on découvre qui l’on est. On se dit : «Voilà, c’est donc moi et il va falloir vivre avec.» Mais à partir de là, on va pouvoir prendre les vraies décisions. Dire : «Je sais qui je suis et donc, j’aime ça, je n’aime pas ça, ceci me rend heureuse et cela malheureuse.» Des pans de sa vie tombent, les masques aussi. On change d’amis, il y a des gens avec qui on ne peut plus continuer, ni l’amitié ni le travail, et on accepte la perte. On apprend ce qui est bon pour soi. C’est fou ce que l’on peut s’habituer à vivre ce qui n’est pas bon pour soi !

Il y a quarante ans, une rumeur très violente a circulé sur vous. Pendant des mois, les médias vous disaient malade du sida avant d’annoncer votre décès, vous forçant à démentir sans arrêt. Comment cet épisode vous a-t-il transformée?
Ce fut si violent à vivre. J’avais l’impression de trahir ceux qui étaient vraiment malades en me défendant d’avoir le sida. Les bien-pensants qui se portaient comme un charme et considéraient avec dégoût la communauté homosexuelle affectée par la maladie, me révoltaient. Fin des années 1980, on ne savait encore rien sur les facteurs de contamination. Il y avait aussi le cas des transfusés. Moi je ne fus qu’une victime hétéro imaginaire d’un délire collectif pétri de peur et de haine, mais le post-traumatique est là ! On me doit des excuses qu’on ne me fera jamais, je ne me fais pas d’illusions !

Parfois, je me dis qu’il est inimaginable d’avoir subi pareille chose. J’ai vécu une forme de persécution inédite, pour moi équivalente à tout autre viol de l’intégrité physique et émotionnelle d’une femme. Dieu merci, l’avènement du #MeToo me rend de plus en plus forte pour me défendre en tant que femme.

L’avènement du #MeToo me rend de plus en plus forte pour me défendre en tant que femme.

Isabelle Adjani
ELLE Suisse

Vous avez grandi entre des cultures allemande, algérienne et française, ce que vous appelez vos «racines flottantes». Quelle force tirez-vous de ces appartenances multiples ?
Je suis née au carrefour de la colonisation et du nazisme. L’extrême droite commenterait «La fille d’une Boche et d’un Arabe». Tout opposait le couple que formaient mes parents. La langue. Les origines. La couleur de la peau. Leurs deux histoires se contrariaient. Mon frère et moi avons essayé de vivre entre deux parents en guerre, agités par leurs tourments culturels. Et pour autant, je sais si peu de choses de mes parents, vous savez, c’était une génération taiseuse traumatisée par la guerre. La force que j’en ai tirée, c’est la révolte qui m’habite depuis l’enfance, face à l’injustice, et Dieu sait que mes parents ont été les pauvres hères de l’inégalité ! Mes liens avec leurs pays d’origine sont dans mes veines, mais mon cœur est, au sens rimbaldien du terme, «crevé à un endroit».

Qu’est-ce qui vous semble le plus important d’avoir transmis à vos fils, ou de continuer à leur transmettre ?
Le respect de leur vie, la sacralisation de la générosité, la conscience solidaire du monde dans lequel nous sommes perdus aujourd’hui, afin qu’ils puissent contribuer au service de la santé de l’environnement, miroir de notre propre santé. Et au passage, je vous confie que je pense être une bien meilleure mère aujourd’hui.

Est-ce que des non-dits ont joué un rôle décisif dans votre vie ? Qu’auriez-vous aimé entendre ?
Je t’aime, je te crois, je te comprends. Et même si ce métier a pu me happer pour me sauver, me sortir du silence, l’exposition publique constante, vécue à cru dès l’adolescence, sans les codes, sans protection, a œuvré insidieusement à raviver le chagrin et la peur d’être incomprise, jugée, maltraitée.

Le scandale Epstein, par exemple, fait partie des pics d’expression de crise qui sont indispensables à la transformation d’une société. Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Isabelle Adjani
ELLE Suisse

Vous avez été précurseure dans vos prises de position féministes. Qu’est-ce qui a le plus changé dans le cinéma depuis vos débuts, notamment pour les femmes ?
Se faire diriger jusqu’à la maltraitance quand on est très jeune, j’ai pu le supporter parce que j’ignorais tout de ce milieu et que mon goût de l’absolu m’a paradoxalement mise à l’abri de la prédation frontale. Grâce au #MeToo, je suis tellement heureuse pour les jeunes actrices de ce virage. Je fais partie de celles qui sont à 300 % heureuses de ce changement sociétal. Ne plus avoir peur ! L’idée n’est évidemment pas de tirer au bazooka, excepté avec le scandale Epstein, par exemple. Ça fait partie des pics d’expression de crise qui sont indispensables à la transformation d’une société. Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Qu’aimeriez-vous que le public sache de vous et dont vous n’avez jamais, ou que rarement, l’occasion de parler ? 
Je réserve au public de continuer à le découvrir, à mesure que je continue à me découvrir moi-même. J’ai été élevée dans le secret et, à mesure que les années passent, je fais tout pour m’élever dans le partage.

Isabelle Adjani, Les Murmures de l’Âme  
Lecture inédite proposée par Valérie Six
Jeudi 12 mars à 20h, Théâtre de Beausobre
Infos : rencontres7art.ch

 

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