Et si la mode suisse était en train de vivre son meilleur moment ?

Présentée lundi, à Zurich, l’édition 2026 de Mode Suisse & Friends a mis en lumière une génération de créateurs qui redéfinit les tendances mode du pays. ELLE les a passées au crible. Voici les cinq plus grandes.
Il y a les défilés où l’on regarde passer des vêtements. Et puis il y a ceux qui racontent quelque chose de plus grand. Une époque. Une génération. Une nouvelle façon de voir le monde. L’édition 2026 de Mode Suisse & Friends appartient à cette seconde catégorie. Lundi 22 juin, au F+F Campus de Zurich, une dizaine de créateurs indépendants et plusieurs écoles de mode ont investi la plateforme dédiée à la jeune création helvétique. Sur le papier, les univers n’avaient rien à voir. Sur le podium, pourtant, une évidence s’est imposée : cette nouvelle garde ne cherche pas à suivre les tendances. Elle s’en sert pour raconter, tester, bousculer les codes. La preuve à travers cinq grands axes repérés par la rédaction de ELLE.
1. Une mode circulaire
La première tendance, qui a ouvert le bal, interroge la matière elle-même : créer ne signifie plus forcément produire. Au contraire. Les jeunes designers regardent d’abord ce qui existe déjà. Dites bonjour à la mode circulaire ! Louis Origine qui en a carrément fait un manifeste. Depuis ses débuts, le label bullois imagine une seule collection, déconstruite puis recomposée saison après saison. Avec Ombre, Laure et Steve Gallay ont par ailleurs tourné une page essentielle, délaissant les tonalités lumineuses qui avaient façonné leur univers pour une proposition plus sombre et plus mature. Dans un autre registre, Rework a déployé une logique plus systémique encore : des vêtements issus des circuits internationaux de seconde main directement dans les centres de tri textile. Dit comme ça, on pourrait s’attendre à un exercice de style un peu facile. Raté. À Zurich, la griffe bernoise a offert une certaine inventivité, entre associations inattendues, imprimés floraux et direction artistique solaire.


Chez la Bâloise Elvira Grau, lauréate du Prix Design Foundation, de la broderie saint-galloise a fait la part belle à des deadstocks dans un dialogue d’une rare finesse. Chaque pièce a semblé raconter l’histoire d’un savoir-faire que l’on croyait oublié. Enfin, Nina Yuun a poussé encore plus loin cette quête de cohérence. Produite en petites séries entre la Suisse, la Corée du Sud et la Croatie, avec des textiles certifiés GOTS et Global Recycled Standard, sa collection Deulsuum ne s’est pas contentée d’être belle : elle a plus que jamais rappelé qu’aujourd’hui, la désirabilité d’un vêtement commence aussi par sa manière d’être fabriqué.


2. Un style fluide et non genré
À côté de cette réflexion sur la matière, une autre dynamique a émergé : celle d’un vêtement qui ne fige plus le corps, mais l’accompagne véritablement. Et ce sont les alumni de la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) qui l’ont le mieux représenté. Siegenthaler a mis sur pied un vestiaire où chaque pièce peut changer de forme, de fonction ou de silhouette. Ewen Danzeisen a quant à lui poussé la réflexion en designant des vêtements pensés comme des extensions fonctionnelles du corps : capables de bouger avec lui, de le protéger, de lui permettre de transporter davantage, ou simplement de renforcer un sentiment de sécurité et de présence physique.


3. Un dialogue entre technicité et désirabilité
Chez Adam Brody, couture et prêt-à-porter ont dansé ensemble avec une aisance remarquable. Inspirée par le mouvement du ballet, la collection de la marque zurichoise a incorporé des silhouettes en tension, alternant structures nettes et fluidité des matières, rigueur et mouvement. Cette recherche de construction a trouvé un prolongement davantage sculptural dans le travail de Jennyfer Lynn Farmer (JLF). Jeux de plissés, découpes sculpturales, corset magistral : la créatrice bernoise, passée par les ateliers de Giambattista Valli, a clairement signé l’une des collections les plus fortes de cette édition. Impossible de passer à côté de son corset, véritable point d’ancrage d’une collection qui encense l’identité féminine et la présence scénique. Sa mode construit autant une silhouette qu’une attitude, observation que l’on fait également à la vue des créations audacieuses des étudiants de l’F+F Schüle.




Amorphose a aussi pleinement assumé ce côté spectaculaire. Et, franchement, quel plaisir de retrouver l’une des marques chouchoutes de la rédaction. Son fondateur Giancarlo Bello a déroulé un univers théâtral d’une précision redoutable, entre coutures millimétrées et volumes grandioses. Plein phares à cette immense jupe beige, aussi dramatique qu’élégante. Puis est apparue Josefa Lüscher, qui referme la tendance avec une technicité plus instinctive. La diplomée de Doing Fashion Basel a présenté des matières étirées, des textures volontairement inconfortables, des volumes déformés, démontrant ainsi que la technique peut aussi servir à déranger.


4. L’importance de la narration
Si les matières et les silhouettes évoluent, c’est aussi parce que les récits qui les portent se complexifient. Constat particulièrement évident chez Denervaud, coup de cœur de la rédaction. Parce que, plus qu’un vestiaire, la jeune marque neuchâteloise a dévoilé une déclaration d’amour à la Suisse. Timbres, graphismes postaux, souvenirs collectifs : chaque silhouette ressemblait à un fragment de mémoire cousu à même le tissu. La Luganaise Kerstin Nemeth a également déployé une touchante narration, mais plus intérieure. Ses vêtements suivaient les étapes d’un parcours émotionnel, entre perte, reconstruction et apaisement.


Clémentine Lejeune, elle, a décidé de brouiller les frontières entre rêve et réalité. Ses silhouettes évoluaient constamment dans cet entre-deux fascinant, où la matière traduisait davantage des sensations que des certitudes. Issue de F+F Schüle, Annika Javet a poursuivi cette échappée vers l’imaginaire. Avec Women of Glass, la créatrice a envisagé la mode comme un récit culturel où les formes, les couleurs et les tissus ouvraient les portes d’univers surréalistes. A travers Five Figures, Sagil Ilyas Md.Amin – tout droit sorti des bancs de Doing Fashion Basel – a, lui, carrément explosé le cadre du défilé classique. Performance, identité queer, mouvement, son : ici, le vêtement était une expérience.



5. La nécessité de l’inclusivité
Une dernière ligne – et peut-être la plus essentielle – a traversé cette édition 2026 de Mode Suisse. Celle d’un vêtement qui, au-delà du style, de l’exécution et du récit, se confronte à des réalités sociales et politiques concrètes. Christina Seewald en a proposé une lecture fine, où le tricot est devenu un terrain d’expression pour les identités FLINTA* (femmes, lesbiennes, personnes trans, non-binaires et intersexes) dans toute leur complexité. Entre sensualité, fragilité et affirmation de soi, ses pièces ont interrogé la manière dont le vêtement peut à la fois protéger, exposer et révéler. Même envie d’ouvrir le champ des possibles avec Adapt by SPF. Pour la quatrième saison consécutive, plusieurs créatrices et créateurs ont imaginé des vêtements adaptés aux personnes en fauteuil roulant sans rien sacrifier de leur langage créatif. Mention toute spéciale faite cette année à Adam Brody, Amorphose, Denervaud, Ewen Danzeisen (HEAD) et Nina Yuun qui ont remarquablement relevé le défi.


L’occasion aussi de voir des modèles différents. Des personnes en fauteuil roulant, d’abord, que l’on ne croise quasiment jamais sur les podiums des grandes capitales de la mode – dans une industrie pourtant prompte à se féliciter, avec une certaine hypocrisie, de ses avancées en matière de représentation. Mais aussi des corps qui échappent aux standards habituels : des femmes plus âgées, des silhouettes qui ne correspondent pas aux idéaux du système, des présences simplement plus diverses, plus proches du réel. Bref, de vrais gens. Et ça fait du bien. Parce que la mode, quand elle cesse de rejouer toujours les mêmes dynamiques, retrouve aussi un peu de sa vérité. Outre une idée de la nouvelle signature helvétique, c’est surtout cela que l’on applaudit chez Mode Suisse.