Phubbing parental : quand les écrans éloignent les parents de leurs enfants

La science confirme que le phubbing parental existe bel et bien, mais pas la parentalité parfaite : que faire pour préserver un développement cognitif et émotionnel sain ?
Parlons du phubbing parental, c’est-à-dire de ces moments où les parents snobent leurs enfants parce qu’ils sont trop absorbés par un scroll compulsif ou par des conversations irrésistibles avec des personnes qui se trouvent ailleurs, ainsi que des conséquences que ce comportement peut avoir sur les enfants. Mais attention à ne pas diaboliser toute forme d’interaction avec les appareils électroniques, poussés par l’idée d’atteindre des modèles de parentalité utopiques et frustrants.
Le besoin de réassurance affective est inhérent à la nature humaine, dans toute relation, y compris celle entre parents et enfants. Tout comme la compétition entre frères et sœurs pour gagner l’attention et le temps de maman et papa. Des rivaux à armes égales, chacun avec ses points faibles et ses cartes à jouer pour gagner du terrain. Mais depuis quelques années, le concurrent joue à un tout autre niveau : il n’y a plus de combat équitable face à un smartphone, conçu pour offrir les meilleures expériences, en toutes circonstances.
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Qu’est-ce que le phubbing parental ?
Un phénomène aux contours clairs et au nom explicite : le phubbing parental naît de l’union des mots anglais phone et snubbing (snober). Le phubbing est le fait d’ignorer — non intentionnellement — la personne qui se trouve à nos côtés, ici l’enfant, parce que l’on est trop concentré sur son écran. Une équipe de chercheurs de l’Université Bicocca de Milan a consacré à l’étude de ce comportement une recherche au titre éloquent : « Mom, Dad, look at me – The development of the Parental Phubbing Scale ».
Les auteurs ont créé la Parental Phubbing Scale (PPS), le premier outil validé pour mesurer à quel point un adolescent perçoit être « snobé » par ses parents au profit du smartphone (en distinguant le phubbing paternel et maternel), et l’ont validé sur un échantillon de 3 289 adolescents, montrant une relation proportionnelle entre la perception d’être « phubbé » par un parent et la connexion avec celui-ci. Le phubbing représente aussi une menace importante pour le besoin d’appartenance au noyau familial et nuit à la qualité de la communication familiale.
Que se passe-t-il quand un enfant est ignoré ?
Le Still Face désigne l’interruption de l’interaction et l’adoption d’une expression neutre, figée. Ce phénomène est étudié depuis longtemps en psychologie pour comprendre comment réagit l’enfant lorsqu’il perd le contact : il ressent un malaise, s’agite, pleure, et quand il retrouve le contact, il ne réagit pas toujours par la joie — il peut aussi manifester de la colère et de la tristesse. On parle désormais d’une version numérique de ce phénomène, lorsqu’un parent passe brusquement de l’interaction avec l’enfant à l’ignorer pour fixer son écran, et que son visage se vide de toute expressivité.
L’enfant se retrouve alors à vivre un vide relationnel, avec des conséquences importantes dans plusieurs domaines de son développement. D’abord au niveau du langage et de l’apprentissage, car un parent distrait par son téléphone réduit les occasions de dialogue avec l’enfant ; et comme le langage se construit par l’interaction, cela peut entraîner des interférences dans le développement linguistique et le parcours scolaire. Ensuite au niveau de l’attention et de l’autorégulation : à cause d’interruptions continues, l’enfant ne s’habitue pas à expérimenter l’attention et à gérer la régulation émotionnelle. Enfin, au niveau de l’émotivité et de l’estime de soi : se sentir « invisible » aux yeux de celui ou celle qui devrait le regarder peut fragiliser l’estime de soi et la sécurité émotionnelle, avec des effets qui peuvent se répercuter sur les relations avec les autres enfants.
Comment l’impact du phubbing évolue-t-il selon l’âge ?
L’âge représente une variable décisive. Dans la toute petite enfance (0-3 ans), le risque est plus direct et biologique, car c’est la période où le cerveau construit le plus grand nombre de connexions neuronales de toute la vie, et ce, en grande partie grâce à la qualité des relations. Le maternal phubbing conduit à être moins disponible sur le plan relationnel, émotionnel et attentionnel au quotidien, ce qui se traduit par un moindre développement des compétences sociales, pas seulement au niveau du langage.
À l’école primaire (6-10 ans), le risque précoce d’anxiété et de symptômes dépressifs augmente chez les enfants qui ont subi le phubbing parental de manière plus intense, auquel s’ajoute un impact possible sur l’autocontrôle et les résultats scolaires. Dans cette tranche d’âge entre aussi en jeu l’exposition directe aux appareils : selon le rapport « Educare al digitale » de Save the Children, environ un enfant sur trois entre 6 et 10 ans utilise le smartphone quotidiennement.
En ce qui concerne l’adolescence, « Mommy, do you love your phone more than me? » est l’étude ayant impliqué 600 jeunes âgés de 12 à 17 ans, publiée dans Frontiers in Psychology en 2026. L’étude a mesuré, à l’aide d’une échelle spécifique (Device Attachment Interference Scale), à quel point la perception de la distraction parentale est directement corrélée à des scores plus élevés d’anxiété relationnelle et à des comportements d’évitement. Les jeunes qui perçoivent leurs parents comme davantage absents et peu disponibles ont tendance à présenter des schémas d’attachement insécure et anxieux, avec une propension à voir baisser leur estime et leur confiance en eux.
Idéaliser des modèles parentaux utopiques et frustrants
Nous devons toutefois veiller à ne pas diaboliser a priori l’usage d’appareils qui font désormais partie de notre quotidien et qui sont des outils de travail et de communication. Un spot lancé en juin pour promouvoir « Non è mai troppo presto », la campagne du ministère de la Santé et de la Présidence du Conseil italiens conçue pour sensibiliser les jeunes parents à l’usage du numérique durant les premières années de vie de leurs enfants. La maman allaite tout en discutant sur son téléphone, le papa prend un selfie de la nouvelle configuration familiale, et quelques années plus tard, la maman essaie de travailler au milieu du chaos domestique tandis qu’on donne une tablette à l’enfant pour faire redescendre le rythme et permettre aux adultes de poursuivre leurs obligations. « L’écran peut attendre. Pas eux. » Rideau.
Il est évident qu’il n’est pas correct de remplacer la relation humaine par un appareil, et il existe d’innombrables alternatives. Mais il y a un mais. Les jeunes parents doivent être invités à faire mieux, pas jugés moralement. Parfois, l’écran est la solution qui permet de sortir d’une situation complexe qui n’a pas le temps d’être discutée et évaluée. S’il y a une échéance, il faut agir rapidement et efficacement. Une mère qui allaite — et allaiter peut vraiment prendre du temps — doit-elle vraiment se sentir coupable si elle envoie un message vocal à ses amies ? Si elle cherche du soutien en profitant du moment de calme dont elle dispose pendant le post-partum ? Que devrait-elle faire pendant les huit tétées quotidiennes minimum, qui peuvent durer en moyenne vingt minutes chacune, pour être considérée comme une bonne mère ?
La conscience de la situation est importante, la survie aussi, et la vertu se trouve entre les deux. Les soins apportés au nouveau-né sont totalisants et répétitifs ; lire, regarder une série, communiquer sont essentiels pour garder la mère connectée au monde et à sa propre vie. Un plus grand soutien dans les services de la petite enfance et dans les congés parentaux serait en revanche bienvenu, tout comme apprendre à distinguer un usage de l’appareil qui remplace l’attention d’un usage complémentaire à la vie réelle, à activer dans les moments de nécessité.
Stratégies de digital détox familial
Il faut être attentif à ses propres habitudes, car la dépendance des parents à l’écran se répercute sur celle qui se développe chez les enfants. Dans le comportement des enfants, la mimèse (ou mimétisme) est un mécanisme psychologique, social et évolutif central, qui consiste à assimiler l’autre pour construire sa propre identité et apprendre à évoluer dans le monde. Le modèle parental pèse plus lourd que n’importe quel discours éducatif, car expliquer à un enfant de limiter son usage des écrans alors que les adultes de référence sont, eux, toujours connectés, crée une incohérence évidente qui compromet la crédibilité.
Mettons donc de côté la culpabilité, car le smartphone est désormais un outil de travail, d’organisation familiale et de sécurité, et efforçons-nous plutôt de reconnaître le moment où il se transforme en danger, du fait de sa capacité à nous soustraire à notre présence. Voici quelques pistes à appliquer pour interrompre cette chaîne mimétique :
- Nommer la raison de sa distraction : par exemple, dire que l’on est en train de répondre à un message, quantifier le temps que cela va prendre, plutôt que de sombrer soudainement dans un silence indéterminé.
- Maintenir des moments « sans téléphone » explicites et récurrents, comme les repas, l’heure du coucher et le trajet vers l’école. Le téléphone ne doit pas être présent, sauf situations particulières.
- Si nous posons une limite à nos enfants, respectons-la nous-mêmes en premier lieu, sous peine de perdre toute crédibilité.
- Dans la toute petite enfance, la disponibilité relationnelle du parent influence davantage le développement neurologique et social ; garder cela à l’esprit aide à s’autolimiter.
- Le présent est unique, nous ne pouvons pas penser être à mille endroits en même temps. Apprenons à séparer les espaces et les temps, à nous déplacer pour utiliser le téléphone, puis à revenir pour être vraiment ensemble.
Autrice : Claudia Loiacono
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/it. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.