Croire en Dieu est-il devenu la nouvelle tendance « cool » ?
C’est plus compliqué que cela.
Un après-midi tout ce qu’il y a d’ordinaire, en rentrant en voiture de je ne sais plus où, un autocollant sur l’arrière d’une voiture vert forêt — modèle indéterminé — a attiré mon attention. « Juste une meuf qui adore Jésus », pouvait-on lire en majuscules façon bulles. Autre détail : un L majuscule blanc posé au centre d’un carré plastique bleu, collé dans un coin de la plaque d’immatriculation. En me basant sur les délais moyens d’obtention d’un permis dans la plupart des cantons suisses, le conducteur devait probablement avoir entre 18 et 21 ans.
La scène n’aurait sans doute pas retenu mon attention si elle n’était pas arrivée en plein milieu d’un déluge de contenus que mon algorithme a dernièrement décidé de me m’imposer. On y trouve des tirages de tarot et des audios de manifestation, mais aussi — surtout — des Réels de jeunes hommes de la Gen Z en tenue de sport citant des versets bibliques près de machines de musculation. « Comment glorifier Dieu pendant tes entraînements », propose l’utilisateur @jvckryan dans l’une de ses vidéos (première étape : « commencer par l’abandon »). Un autre, @fitdisciple_, cite Hébreux 12:11 : « Sur le moment, toute discipline semble pénible et malheureuse, mais plus tard elle produit un fruit paisible de justice pour ceux qui ont été formés par elle ».
@jvckryan He not only loves you. He actually likes you! #christian #jesus #prayer #christiantiktok #faith ♬ E85 x swimming pools – avery
Élevée dans la foi catholique, ayant fréquenté des écoles catholiques et reçu tous les sacrements requis — sauf la confirmation, organisée en grande messe collective au WIN Entertainment Centre de Wollongong —, Dieu m’a toujours été présenté comme omniprésent et omniscient, mais jamais vraiment comme « cool », et encore moins associé à des « gains » de musculation. Ma relation à la religion a été héritée, et je ne me définis plus comme croyante aujourd’hui (même si, après quelques verres, il m’arrive encore de chanter « Here I Am, Lord » (1997), comme une crise de gastro musicale). Mais la manière dont la croyance se transforme selon les générations m’a toujours fascinée. L’époque de pic de ferveur de Hillsong au milieu des années 2000 occupe d’ailleurs une place importante dans mes obsessions personnelles, tout comme le fait que Dieu semble aujourd’hui redevenir tendance chez les jeunes — surtout chez les jeunes hommes.
Un article publié l’an dernier par le think tank australien indépendant Lowy Institute indiquait que, dans de nombreux pays, le paysage religieux de la Gen Z est « fortement genré ». Son autrice, la Dr Intifar Chowdhury, écrit que « les jeunes hommes s’identifient désormais comme chrétiens à des taux plus élevés que chez les femmes, souvent dans un contexte de sentiment de décalage culturel et de conviction que la vie moderne leur offre moins que celle de leurs pères ».
Les jeunes hommes s’identifient désormais comme chrétiens à des taux plus élevés que chez les femmes, souvent dans un contexte de sentiment de décalage culturel et de conviction que la vie moderne leur offre moins que celle de leurs pères.
Au Royaume-Uni, un rapport récent de l’Institute for the Impact of Faith in Life a révélé qu’un nombre important de moins de 35 ans se tournent vers la religion comme outil de « transformation personnelle ou de guérison ». Le Guardian a également rapporté une hausse de 134 % des ventes de Bibles en 2025 par rapport à 2019 — attribuée à « de jeunes personnes en quête de spiritualité ».
« À l’église, j’ai l’impression d’être la personne que je suis censé être », raconte Oliver*, un jeune homme de 18 ans originaire de Sydney qui se définit comme chrétien. Il a commencé à fréquenter son église il y a deux ans et y a construit un groupe d’amis « solide ». Sa présence n’est pas vécue comme une contrainte : « ça me donne une direction », rétorque-t-il.
Il serait tentant de parler de revival — c’est d’ailleurs avec cette hypothèse en tête que j’ai abordé cet article. Mais il est aussi facile d’oublier que tout peut ressembler à un mouvement si TikTok décide de vous montrer la même chose vingt fois de suite. La professeure Anna Halafoff, sociologue des religions à l’Université Deakin et coordinatrice du réseau de recherche Spirituality and Wellbeing (SWell), étudie depuis des années la manière dont les jeunes Australiens construisent leur rapport à la croyance et à l’identité. Ses travaux — recensements, enquêtes nationales et recherches qualitatives — dessinent une réalité bien plus nuancée que mon flux algorithmique. Comme elle le résume : « La réponse courte, qui demande ensuite une explication longue, c’est que c’est complexe. » Oui, certains jeunes hommes se tournent vers des expressions chrétiennes conservatrices, et ils sont très visibles en ligne. « Mais les études sur cette tendance simplifient ou exagèrent un peu les choses », ajoute-t-elle.
Une partie de cette exagération vient de recherches basées sur des échantillons trop restreints ou sur des données qui ne captent que marginalement les jeunes. Or le recensement suisse de 2025 montre que le christianisme continue de décliner chez les jeunes générations, tandis que la catégorie « sans religion » augmente. Jusqu’au prochain recensement, prévu cette année, aucune donnée statistique ne confirme un retour massif de la Gen Z vers les églises — quoi que suggèrent nos fils d’actualité « Pour vous ».
Mais la nuance la plus importante apportée par Halafoff est ailleurs : le débat ne se concentre presque qu’exclusivement sur les hommes et oublie le mouvement inverse chez les femmes. « Quand certaines études constatent qu’il y a désormais plus de jeunes hommes Gen Z se déclarant chrétiens que de femmes, l’autre lecture est : est-ce que les hommes se tournent vers la religion, ou est-ce que ce sont les femmes qui s’en éloignent ? » Beaucoup d’entre elles quittent en effet le christianisme institutionnel en réaction à des scandales d’abus, aux inégalités de genre ou aux positions anti-LGBTQI+. Mais elles ne renoncent pas forcément au sens : certaines se tournent simplement vers d’autres formes de spiritualité, jugées plus sûres et plus ouvertes.
Beaucoup de jeunes femmes quittent en effet le christianisme institutionnel en réaction à des scandales d’abus, aux inégalités de genre ou aux positions anti-LGBTQI+.
Ce qui mène à l’un des résultats les plus intéressants de ces recherches : la proportion de Gen Z qui se déclarent « spirituels ». Le recensement suisse n’offre pas de catégorie « spiritualité », mais dans une étude approfondie menée par Halafoff et ses collègues — l’Australia’s Generation Z (AGZ) Study — 38 % des jeunes interrogés se disent spirituels. Un résultat inattendu, même pour les chercheurs. Halafoff définit la spiritualité comme « une connexion relationnelle à quelque chose de plus grand que soi, qui informe aussi l’éthique et la manière d’agir dans le monde ».
Samara*, 17 ans, étudiante, se décrit comme « non religieuse, mais clairement spirituelle ». Ses parents sont catholiques, dit-elle, mais elle ressent « qu’il y a quelque chose de plus grand que moi, ou que les humains, autour de nous », sans suivre de religion spécifique. Elle estime que beaucoup de ses amis partagent ce point de vue.
Ce phénomène ne sort pas de nulle part. Halafoff retrace une continuité historique : les sociétés spiritualistes du début du XXe siècle, la contre-culture des années 60-70, le New Age des années 1990. Autant de strates qui ont façonné un monde dans lequel yoga, méditation, astrologie et mindfulness sont déjà intégrés au quotidien. « C’est devenu un langage ordinaire. On fait du yoga à l’école, de la méditation à l’école, l’astrologie fait partie du vocabulaire courant », explique-t-elle. « Ils n’ont pas besoin d’aller chercher ailleurs : ils ont grandi dedans. » Et même si ces pratiques sont parfois ludiques — soirées tarot, memes astrologiques, rituels de manifestation — cela ne réduit pas leur importance : « si c’est amusant, ce n’est pas moins sérieux… cela reste important dans leur réalité ».

Un des motifs les plus forts chez ces jeunes est aussi leur lien à la nature. Environ trois quarts des jeunes interrogés déclarent avoir une connexion forte avec cette dernière. Halafoff y voit plusieurs causes : l’épuisement de la vie urbaine, l’anxiété liée au changement climatique, l’idée que l’humain fait partie de la nature (et non séparé d’elle), et un intérêt croissant pour les savoirs autochtones.
Cela ne veut pas dire que la montée du christianisme conservateur est une illusion. Dans l’étude AGZ, 17 % des jeunes s’identifient encore comme « religieux engagés ». Mais la génération Z valorise fortement la diversité et les droits humains : « Les jeunes respectent les religions tant qu’elles ne s’imposent pas aux autres et ne portent pas atteinte à leurs droits », précise Halafoff.
Les jeunes respectent les religions tant qu’elles ne s’imposent pas aux autres et ne portent pas atteinte à leurs droits.
C’est peut-être pour cela que l’image d’une Gen Z nihiliste ou apathique ne tient pas. Beaucoup de jeunes croyants ou spirituels montrent même davantage d’espoir pour l’avenir. « Pourquoi les gens se tournent-ils vers la religion ou la spiritualité ? », interroge Halafoff. « Pour comprendre le monde, se comprendre soi-même, gérer la souffrance, devenir quelqu’un de bien et essayer d’agir positivement. »
Et cela a toujours été le cas. Ce qui a changé, c’est le décor : une époque de crises multiples, un espace numérique permanent, et un héritage spirituel qui traverse les bancs d’église, les studios de yoga, les marches pour le climat et les communautés en ligne. La Gen Z choisit simplement quelles parts du sacré elle souhaite garder — et réinventer.
Autrices : ELLE Rédaction
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com.au. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.