Contraception : les Suissesses réclament massivement plus d’implication des hommes

94 % des femmes en Suisse déplorent un déséquilibre persistant dans la charge contraceptive au sein des couples hétéros. Mais cette réalité s’inscrit au cœur de tensions plus larges dans la question de la maternité, entre pression sociale, finances et dommages collatéraux. C’est ce que révèle un sondage exclusif commandé par ELLE Suisse auprès de l’institut M.I.S Trend en mai dernier. Décryptage.

Devenir mère, retarder une grossesse ou ne pas avoir d’enfant : aujourd’hui, les femmes se satisfont plus que jamais de leur droit à décider de leur vie reproductive. Du moins, sur le papier. Car en pratique, derrière cette autonomie rudement conquise au fil de l’histoire, plusieurs lignes de tension persistent : injonction à la maternité, effets secondaires de la contraception et responsabilité reproductive encore largement féminine… C’est ce que révèle un sondage exclusif commandé par ELLE Suisse à l’institut M.I.S Trend, réalisé en mai 2026 auprès de 1344 femmes en Suisse.

La maternité, une norme toujours très présente

S’il demeure une norme sociale très ancrée, c’est bien elle : la maternité. En Suisse, 57 % des femmes disent encore ressentir une pression à devenir mère. Un chiffre qui grimpe à 78 % chez les 18-29 ans et la pression ne disparaît pas une fois les enfants eus: 44 % des mères la ressentent encore. Pour Francesca Arena, historienne de la médecine et spécialiste des questions de genre à l’Université de Genève, cette injonction n’a rien d’anecdotique. Elle est « séculaire » : « Pendant très longtemps, la société et la médecine ont construit l’identité féminine autour de la procréation. Les processus de déconstruction sont longs. »

Pendant très longtemps, la société et la médecine ont construit l’identité féminine autour de la procréation. Les processus de déconstruction sont longs.

Francesca Arena, historienne de la médecine et spécialiste des questions de genre à l’Université de Genève
ELLE Suisse

Et le fait que les plus jeunes soient les plus nombreuses à ressentir cette pression ne la surprend pas davantage : « Cela peut être un refuge identitaire dans un monde qui précarise de plus en plus le travail. »

Les zones d’ombre de la contraception

Ce rapport à la maternité se joue aussi en amont, dans la manière dont les femmes contrôlent leur fécondité. Si 76 % des femmes disent se sentir suffisamment informées sur les méthodes contraceptives existantes, les usages restent, eux, concentrés. La pilule domine (81 % y ont eu recours), loin devant le retrait ou l’abstinence (30 %) et le stérilet hormonal (23 %). Pour la Dre Sara Arsever, médecin adjointe et responsable de l’unité de santé sexuelle et planning familial aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), cette prédominance tient à des raisons pratiques et culturelles : « La pilule est perçue comme facile d’accès, peu coûteuse et sous contrôle individuel. Beaucoup de jeunes femmes la connaissent déjà via leur entourage, ce qui facilite son adoption », explique-t-elle. Elle souligne aussi que ce moyen de contraception ne nécessite ni intervention ni examen gynécologique, et qu’elle est parfois prescrite pour d’autres indications, comme les douleurs menstruelles ou l’acné.

Nous trouvons souvent des préoccupations autour de l’humeur, la libido, le poids, la fertilité future et la peau. Il existe aussi des personnes qui craignent de manière générale que la contraception, notamment hormonale, perturbe le fonctionnement « naturel » du corps.

Dre Sara Arsever, médecin adjointe et responsable de l’unité de santé sexuelle et planning familial aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)
ELLE Suisse

Mais cette apparente maîtrise cache de nombreuses zones d’ombre. 59 % des femmes déclarent ne pas être suffisamment informées sur les effets secondaires des contraceptifs – alors même que 62 % disent en avoir déjà ressentis. Troubles de l’humeur, variations de poids, baisse de libido, saignements anormaux ou sentiment d’un déséquilibre du corps figurent parmi les effets les plus cités, selon la Dre Arsever. Et près d’une femme sur deux (49 %) juge qu’ils restent encore trop peu pris au sérieux par le corps médical.

L’héritage d’une médecine patriarcale

La faute à une histoire patriarcale, indique Francesca Arena : « L’histoire de la contraception a pesé sur les femmes : c’est sur leurs corps qu’on a expérimenté les molécules, en les considérant comme les sujets responsables de la procréation ». Elle poursuit : « On s’est alors peu soucié des effets secondaires, dont certains à long terme ont mis longtemps à être découverts. » Selon l’historienne, la société a ainsi appris aux femmes à banaliser certains inconforts féminins : « Elles ont l’habitude de prendre sur soi, car on les a éduquées à accepter le corps féminin comme un corps en souffrance : les règles, la grossesse, la ménopause sont encore représentées et perçues comme des maladies. »

Même constat du côté de la Dre Arsever, qui évoque « un décalage partiel entre les pratiques médicales et les vécus des personnes concernées ». Elle observe toutefois une évolution progressive vers une meilleure prise en compte de la qualité de vie et de la décision partagée, avec des pistes comme des consultations plus longues ou des structures spécialisées.

L’histoire de la contraception a pesé sur les femmes […] les considérant comme les sujets responsables de la procréation.

Francesca Arena, historienne de la médecine et spécialiste des questions de genre à l’Université de Genève
ELLE Suisse

« Les femmes n’en peuvent plus »

Sauf que ce « décalage » se retrouve aussi dans le couple. La Dre Arsever rappelle que « les femmes assument très souvent la charge mentale, physique et financière liée à la contraception. » Et dans le sondage, la réaction est sans appel : 94 % des femmes interrogées estiment que les hommes devraient davantage s’impliquer. Pour Francesca Arena, cette quasi-unanimité traduit un ras-le-bol clair : « Les femmes n’en peuvent plus d’être les seules protagonistes de la contraception. Encore aujourd’hui, les hommes se sentent très peu investis par la question de la contraception, comme si cela ne les regardait pas. » Elle interroge alors : « Or, dans un rapport hétérosexuel, il y a deux personnes : comment est-il encore possible d’imaginer que la contraception incombe uniquement à une moitié ? »

Encore aujourd’hui, les hommes se sentent très peu investis par la question de la contraception comme si cela ne les regardait pas.

Francesca Arena, historienne de la médecine et spécialiste des questions de genre à l’Université de Genève
ELLE Suisse

Même lecture pour la Dre Arsever, qui insiste sur la nécessité de renforcer l’accès à l’information et aux structures d’accompagnement : « Il ne faut pas hésiter à utiliser les lieux ressources comme l’unité de santé sexuelle et planning familial où les personnes peuvent prendre le temps de recevoir une information complète, gratuite et adaptée à leur préoccupation ». Francesca Arena ponctue, elle, sur un enjeu plus large : « Nous devons prioriser aujourd’hui l’éducation à la sexualité et à l’égalité des jeunes hommes ». Un enjeu qui , selon elle, résonne directement avec les données sur les violences sexistes et sexuelles, encore très présentes dans la société.

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