Charlotte Casiraghi : « La mélancolie n’empêche pas la joie, au contraire »
Elle publie La fêlure (2026), une enquête littéraire sur la façon d’appréhender nos fragilités. Rencontre lumineuse.

C’est une voix, une élégance et une tenue qui séduisent instantanément. Véritable exercice d’équilibriste que de souhaiter se départir d’une image de papier glacé tout en tenant un propos littéraire ambitieux, évoquer des fragilités sans trop se dévoiler, s’éloigner des apparences pour mieux se révéler. Une performance maîtrisée avec grâce et intelligence dans La fêlure (éd. Julliard). À la tête des Rencontres philosophiques de Monaco et des Rendez-vous littéraires rue Cambon, Charlotte Casiraghi s’intéresse ainsi à nos failles qui, apprivoisées, permettent d’accéder à une forme de vérité. Une plume convaincante.
ELLE : Ce livre résulte-t-il de la volonté de vous départir d’une image, « déchirer la surface » ?
Charlotte Casiraghi : Cette tension entre ce que l’on montre et ce que l’on cache en est précisément le sujet. Et il me semblait important de l’incarner : ce que l’on voit de quelqu’un n’est pas forcément ce qui l’habite. Le succès, la visibilité ne vous garantissent pas d’être immunisé contre les choses qui vous travaillent de l’intérieur. Peut-être que les chocs ou les deuils vécus à un jeune âge mettent fin à l’illusion de croire qu’il est possible d’être épargné. Mais on peut un jour être rattrapé. Ce livre n’a toutefois rien d’une plainte.
Enfant, l’écriture vous a apporté du réconfort. L’envie de publier est-elle née dès ce moment ?
Réaliser que l’on peut perdre tous ceux que l’on aime m’a donné envie de trouver ce que l’on ne pouvait pas m’enlever : l’écriture m’est apparue imprenable. Il fallait oser se lancer et avoir suffisamment confiance en moi. Cela m’a pris du temps.
Quels sont les auteurs qui vous ont séduite et comment l’idée de ce livre est-elle née ?
Je n’ai pas connu de révélation avec un livre en particulier, mais emprunté un chemin parsemé de nombreux ouvrages et rencontres, notamment des poètes, à l’adolescence: Rimbaud, Baudelaire, Verlaine… ont beaucoup compté. La lecture de La fêlure (1936) de F. Scott Fitzgerald il y a cinq ans m’a vraiment interpellée. J’ai d’abord pensé à un essai philosophique classique et puis finalement, j’ai vite été entraînée dans une écriture littéraire et l’envie de faire des portraits d’écrivains, leurs blessures et ce qu’ils en font. Certains des auteurs cités m’accompagnent depuis longtemps comme Colette, George Sand, Anne Dufourmantelle. J’ai tout de même voulu montrer différentes stratégies ou attitudes de survie par rapport à la fêlure.
Le succès, la visibilité ne vous garantissent pas d’être immunisé contre les choses qui vous travaillent de l’intérieur.
Chacun souffrirait de fragilités amenées à se creuser, un «cancer de l’âme». Est-ce inéluctable ?
La première phrase de La Fêlure de Fitzgerald, «Toute vie est un lent processus de démolition», peut sembler très sombre. Les événements nous usent, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de possibilités de joie, de sublimation. Justement, la création et la pensée viennent de là.
Pensez-vous qu’Albina du Boisrouvray, votre marraine, incarne cette approche ?
Effectivement, elle a vécu l’une des épreuves les plus douloureuses de l’existence, perdre un enfant, et a trouvé une manière d’y survivre. Il ne s’agit pas de surmonter ou réparer, mais d’inventer une autre vie, se déplacer et prendre un autre chemin. Créer cette ONG au nom de son fils et être à ce point engagée fut une nécessité vitale. Cela lui donne une intensité et une combativité extraordinaires.
Albina est très liée à la Suisse. Avez-vous des liens dans ce pays ?
Tout à fait. J’ai passé de nombreuses vacances avec elle, en particulier à Verbier et y ai plein de souvenirs. Je viens d’ailleurs assez souvent, ayant pas mal d’amis qui y habitent, que ce soit à la montagne ou à Genève, ou encore à Zurich. C’est un endroit que je fréquente depuis mon enfance. Un petit faible aussi pour la papeterie Caran d’Ache… une boutique avec plein de stylos et de nombreux carnets que j’aime beaucoup!
Parfois, l’attention que l’on peut porter à ses vêtements, à son maquillage, sa coiffure participe à une mise en scène nécessaire pour se recomposer, retrouver une tenue.
Le maquillage vous permet-il, comme à Colette, de dissimuler vos propres chagrins ?
Entrer en contact avec sa fêlure n’implique pas qu’il faille y plonger et l’étaler aux yeux de tous. Parfois, l’attention que l’on peut porter à ses vêtements, à son maquillage, sa coiffure participe à une mise en scène nécessaire pour se recomposer, retrouver une tenue. Si les hommes sont eux aussi parfois soumis à des injonctions sociales, ce lent processus de démolition ou d’usure est néanmoins beaucoup plus difficile à vivre pour les femmes.
Que retirez-vous de vos interventions dans un service pédopsychiatrique auprès de jeunes filles souffrant d’anorexie ?
Cela fait maintenant trois ans que je participe à ce groupe qui me tient très à cœur. J’y ai pris conscience du fait qu’on ne peut pas forcément approcher de trop près certaines zones très douloureuses. Dans ces circonstances, la littérature permet un abri et de se décaler de soi-même. Évoquer des trajectoires biographiques montre que dans une vie, tout n’est pas décidé à quinze ans.
La mélancolie innerve tout votre livre, notamment le passage très touchant consacré à Anne Dufourmantelle. En souffrez-vous ?
J’ai toujours pensé que la mélancolie n’empêche pas la joie, au contraire. J’ai appris à apprivoiser ces moments et ne pas entrer dans cette voie sans issue possible, un ressassement permanent qui empêche d’être présent dans le moment. Ce n’est pas parce qu’on aime des auteurs mélancoliques qu’on l’est. Les apprécier me permet de trouver un espace pour la tristesse sans que ça ne contamine tout le reste.
La Fêlure de Charlotte Casiraghi, éd. Julliard 2026