La télé-réalité a-t-elle un problème avec les femmes noires ?
Alors que les séries et les œuvres de fiction continuent de devenir de plus en plus diverses, des émissions comme Love Island, Big Brother et The Only Way Is Essex continuent, soit de manquer cruellement de représentation en termes de chiffres, soit d’utiliser les femmes noires pour accentuer et renforcer des stéréotypes.
Être une fan de télé-réalité européenne quand on est une femme noire, c’est vivre dans une contradiction permanente. D’un côté, l’envie de se voir enfin représentées à l’écran nous laisse souvent avec une impression amère : comme si les règles de la télé n’autorisaient qu’une seule personne noire par émission… tous les deux ans. De l’autre, on en vient à plaisanter – à moitié sérieusement – que les Blancs peuvent garder leurs programmes de télé-réalité. C’est bien le seul espace où l’on ne réclame pas plus de diversité, tant on redoute ce casting qui semble cocher, presque mécaniquement, toutes les cases des stéréotypes. Mais alors que les séries et les fictions deviennent, elles, de plus en plus inclusives, n’est-il pas temps que la télé-réalité devienne, elle aussi… vraiment réaliste ?
Cet été, le « grafting » — cette obsession de la drague intensive — a envahi l’univers des vingtenaires. Pourtant, les femmes noires, elles, restent invisibles dans celui de Love Island. Sur les 39 candidates passées par l’émission Netflix, seules trois étaient métisses — dont Montana Brown cette année, et Ellisha-Jade (qui a atteint l’étape de « Casa Amor »). Pas une seule n’était noire.

« Trop foncée » pour susciter l’intérêt
Rachel Christie a participé à la toute première saison de l’émission à succès — un programme où la popularité compte autant que le pouvoir de séduction. Pourtant, malgré son statut littéral de reine de beauté, elle s’est retrouvée à lutter en permanence lors des « recouplings » : « Quand vient le moment où les hommes doivent choisir les femmes, tu sais déjà qu’ils ne vont pas te choisir », soupire-t-elle. « Beaucoup de gens ont été conditionnés à penser que [les femmes noires] ne sont pas belles. Et évidemment, c’est complètement faux. »
Beaucoup de gens ont été conditionnés à penser que [les femmes noires] ne sont pas belles. Et évidemment, c’est complètement faux.
En tant que femme métisse, Rachel Christie estime qu’elle était « suffisamment claire de peau » pour être castée, mais encore « trop foncée » pour susciter l’intérêt — contrairement à ses homologues blanches. « Ils sont plus enclins à faire entrer un homme à la peau foncée dans la villa qu’une femme à la peau foncée », explique-t-elle. « J’ai été surprise de voir un homme métis quand je suis arrivée, mais en réalité, c’est ça leur « noir ». Pour les producteurs de l’émission, métis = noir, et ça leur suffit. J’ai aussi été choquée de voir Marcel Somerville dans le programme, parce qu’il a la peau foncée. »

Accentuation de stéréotypes
Dans Big Brother, le père de la télé-réalité trash, on caste des méchants, des outsiders et toute une galerie de profils dans l’espoir de divertir le pays. Mais contrairement aux candidats blancs, présentés comme venant d’horizons variés, lorsque nous apparaissons — si tant est que nous apparaissions — la « femme noire » devient un personnage à part entière. Sa présence sert à accentuer des stéréotypes : hypersexualisation (Makosi Musambasi, Bianca Lake), colère (Charley Uchea) ou simple invisibilisation (Pauline Bennett, Vanessa McIntosh).
Dans la saison 6, Makosi Musambasi a marqué les esprits, notamment avec une scène devenue aussi culte que controversée dans le jacuzzi avec le futur gagnant, Anthony Hutton. Mais si elle ne regrette pas son passage, l’image qu’elle a laissée en sortant de la maison a profondément affecté l’infirmière de 25 ans qu’elle était alors.
« J’ai l’impression d’y être entrée forte et d’en être ressortie affaiblie. Quand j’ai quitté Big Brother, c’est comme si j’y avais laissé mon esprit. J’ai littéralement laissé mon âme entre ces quatre murs, et je suis sortie avec… deux gros seins. Parce que c’est comme ça que le monde extérieur me décrivait. En essayant de me reconnecter à qui j’étais, je me suis retrouvée face à des photos de moi seins nus, encore et encore. Aujourd’hui, je n’ai plus un sein parce que j’ai survécu à un cancer du sein — j’ai donc dû me reconstruire en dehors de l’image que la Grande-Bretagne avait faite de moi : celle de la fille noire aux gros seins. »
J’y suis allée en étant simplement moi-même, et ça ne leur a pas plu, parce que je n’étais pas la femme noire agressive qu’ils voulaient.
« Quand les producteurs sont venus chercher « la fille noire » pour l’émission, elle devait être excessive, elle devait jouer la carte sexy. À ma sortie, j’ai été assez surprise : la plupart des médias qui voulaient m’interviewer ou faire des shootings avec moi, c’était des tabloïds comme The Star. Ou alors, on me demandait des photos topless. Quand on a été coupée du monde pendant trois mois, on ne prend pas vraiment le temps de se demander pourquoi. Mais en revoyant l’émission, tout est devenu logique : si ce sont ces médias-là qui venaient vers moi, c’est parce que c’est ainsi qu’on m’avait présentée. »
Rachel Christie se souvient elle aussi d’avoir été enfermée dans une case. Invitée à passer un casting, elle a eu le sentiment de décevoir les producteurs par son manque de « tempérament ». « J’y suis allée en étant simplement moi-même, et ça ne leur a pas plu, parce que je n’étais pas la femme noire agressive qu’ils voulaient. Je les ai confrontés… Je leur ai dit : chaque année, vous mettez presque une seule femme noire dans l’émission, et elle est toujours présentée comme bruyante, agressive — alors que ce n’est pas du tout le cas de tout le monde. »
Diabolisation automatique
Dans Big Brother, les candidates noires sont souvent choisies pour être controversées et provocantes — et même lorsqu’elles ne le sont pas, elles sont perçues comme telles, héritage de siècles de stéréotypes. Avant même de pouvoir être appréciée pour ce qu’elle est, une femme noire doit d’abord convaincre le public qu’elle n’est pas tout ce que la société projette sur elle.
J’ai l’impression qu’ils ajoutent juste une personne noire pour pouvoir dire : « Regardez, il y en a une. »
C’était encore le cas cette année avec Deborah Agboola, candidate d’origine nigériane et favorite des bookmakers pour la deuxième place — ce qui aurait été le meilleur classement jamais atteint par une femme noire dans l’histoire de l’émission. Elle a finalement terminé à une honorable troisième place, devenant ainsi seulement la troisième femme noire à atteindre la finale, aux côtés de Gina Rio (saison 14) et Makosi Musambasi. Aucune femme noire n’a jamais remporté Big Brother, que ce soit dans ses versions britannique, américaine, canadienne ou australienne. Même Tiffany Pollard — véritable reine des GIFs et, sans conteste, la meilleure candidate de Celebrity Big Brother — n’a terminé que quatrième.
Malgré la popularité de Deborah Agboola cette année, elle a dû affronter les stéréotypes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison, étant rapidement cataloguée comme « agressive » par ses colocataires lors d’une dispute particulièrement tendue : « Si on m’enlevait ma couleur de peau… personne ne dirait que je suis agressive », a rétorqué Deborah Agboola. Elle ne pouvait tout simplement pas se permettre de laisser l’étiquette « agressive » lui coller à la peau.
La colère est un trait qu’on plaque sur les femmes noires, autant par les producteurs que par le public — mais contrairement aux autres, elle ne nous est jamais « récompensée ». Dans un univers où Helen Wood, véritable « mean girl » professionnelle, a remporté une saison grâce à ses piques assassines et ses colères à répétition, les femmes noires, elles, sont souvent diabolisées pour une simple hausse de ton dès la troisième semaine.
Même en dehors de Big Brother, le constat est le même. Lorsque Naomi Hedman et Megan McKenna se sont affrontées physiquement dans la saison 4 de Ex On The Beach, c’est McKenna qui a été récompensée par une place dans Celebrity Big Brother. Là-bas, une énième crise de colère a même contribué à lancer sa carrière florissante dans The Only Way Is Essex. Peu importe l’émission de télé-réalité à laquelle on pense, le problème persiste.
Représentation dans les équipes dirigeantes avant tout
The Only Way Is Essex n’a compté qu’une seule femme noire dans son casting en sept ans d’existence : Danni Park-Dempsey. Elle n’a tenu qu’une saison. Made In Chelsea a introduit son premier personnage masculin noir, Akin Solanke-Caulker, l’an dernier — mais n’a toujours pas recruté de femme noire. Ce manque criant de diversité pousse de nombreux Européens noirs à zapper pour se tourner vers la télé-réalité américaine, où des programmes entièrement portés par des castings noirs rencontrent un immense succès, comme Love & Hip Hop, Bad Girls Club ou Basketball Wives.
Ces émissions ne sont pas exemptes de critiques — elles aussi sont accusées de véhiculer des clichés dangereux sur les femmes noires. Mais elles prouvent qu’il existe une vraie demande pour des castings noirs en télé-réalité. À titre d’exemple, l’émission débat sur YouTube BKChat London, pourtant tout aussi clivante, a rencontré un succès retentissant au sein de la communauté noire britannique. Entièrement composée de participantes noires, sa toute première vidéo a dépassé les 900’000 vues. À titre de comparaison, The Only Way Is Essex tournait en moyenne autour de 100’000 vues de moins en 2015.
Malgré tout, Rachel Christie estime qu’il vaudrait mieux rendre les émissions grand public plus inclusives, plutôt que de se replier sur des formats à part. « [En Grande-Bretagne], on est censés être un pays multiculturel, non ? C’est bien ce qu’on est censé représenter. Il devrait y avoir de la diversité, mais ce n’est pas ce qu’on voit à la télévision. Si vous regardez The Only Way Is Essex, c’est toujours le même type de casting. On dirait qu’ils sélectionnent un groupe de personnes qu’ils recyclent partout. Ce sont des clones, dans chaque émission. J’ai l’impression qu’ils ajoutent juste une personne noire pour pouvoir dire : « Regardez, il y en a une. » »
Pour qu’il y ait de la diversité dans la télé-réalité, il faut de la diversité dans les équipes dirigeantes. S’il y avait une femme noire au sein de l’équipe exécutive, nous n’aurions pas été représentées de cette manière.
De son côté, Makosi Musambasi estime que le problème dépasse largement la simple question du casting. Pour qu’une véritable diversité existe, il faudrait un changement structurel au sommet, afin que cette transformation se répercute à tous les niveaux du système. « Pendant tout mon processus d’audition, je ne me suis jamais retrouvée face à une seule personne noire », confie-t-elle. « Pour qu’il y ait de la diversité dans la télé-réalité, il faut de la diversité dans les équipes dirigeantes. S’il y avait une femme noire au sein de l’équipe exécutive, nous n’aurions pas été représentées de cette manière. Le problème n’est pas le fruit, mais la racine. Il remonte aux scripts, aux producteurs exécutifs, aux personnes qui organisent les auditions. Big Brother a été une expérience amusante, elle a complètement changé la trajectoire que je suis aujourd’hui. Je ne serais jamais partie de l’hôpital sans cette émission. Mais tous ceux qui écrivent le scénario doivent changer. »
Autrice : Yomi Adegoke
Cet article a été traduit en français et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/uk. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.