Comment une marque nommée « Matières Fécales » est devenue le coup de coeur des stars

Les célébrités choisissent désormais Matières Fécales pour leur robe de mariée.

La mode n’a jamais autant eu soif de raconter des histoires. Qu’il s’agisse de Zendaya, transformée en Athéna ailée sur le tapis rouge de L’Odyssée (2026), ou de Gabbriette Bechtel mettant en scène sa propre version gothique de Cendrillon lors de son mariage avec Matty Healy, le chanteur de The 1975, les célébrités délaissent les maisons traditionnelles au profit de silhouettes riches en symboles et en sous-entendus, aussi bien sur les tapis rouges que devant l’autel.

Et justement, Matières Fécales vient de signer deux des moments mode les plus marquants de ces dernières semaines.

Fondée il y a plus de dix ans à Montréal par Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran, avant de s’installer à Paris, la marque underground s’est fait connaître grâce à son goût de la provocation : silhouettes post-humaines aux accents extraterrestres, coiffes cornues, transformations corporelles extrêmes, parfois grotesques, et défilés conceptuels imprégnés d’ironie, dont l’un s’inspirait notamment des dossiers Epstein. Tout sauf les codes habituels de la mode nuptiale ou des tapis rouges, traditionnellement beaucoup plus consensuels. Pourtant, les outsiders sont désormais entrés de plain-pied dans le paysage mainstream. La preuve ? Une apparition très remarquée dans le supplément mariage de Vogue, où les créations de Carolina Herrera ou Vera Wang occupent habituellement le devant de la scène. En Suisse, les recherches autour de la marque ont même explosé, avec une hausse de 5000 % en un an.

Alors, comment expliquer un tel engouement ?

Une piste se trouve peut-être dans un récent essai d’Amy Odell publié dans le New York Times. Ancienne rédactrice mode, biographe d’Anna Wintour et de Gwyneth Paltrow, mais aussi fondatrice de la newsletter Back Row, elle retrace l’évolution de l’industrie, passée des maisons façonnées par la vision de leurs directeurs artistiques dans les années 1980, 1990 et 2000 à des entreprises désormais guidées par les algorithmes et les conseils d’administration. Selon elle, la mode s’est progressivement transformée en une production standardisée dictée par les données.

« L’essor des designers pilotés par les algorithmes et le déclin des marques indépendantes représentent la dernière étape de la financiarisation de la mode », écrit-elle. « La prise de pouvoir des groupes sur les créateurs est la grande tendance de ces 40 dernières années, et elle a progressivement étouffé la créativité à tous les niveaux du marché. »

Pendant des décennies, la mode a été portée par des créateurs aussi visionnaires que clivants : Karl Lagerfeld, John Galliano, Alexander McQueen, Vivienne Westwood ou encore Yves Saint Laurent. Certes, le directeur artistique retrouve aujourd’hui un rôle central avec des figures comme Jonathan Anderson chez Dior ou Matthieu Blazy chez Chanel. Mais nous sommes encore loin de l’époque où les créateurs étaient de véritables personnalités capables d’imposer des univers singuliers et de faire la une grâce à leur vision. Et c’est précisément cette dimension fantasmagorique qui semble aujourd’hui manquer.

« Il y a quelques décennies, la mode était un univers plus restreint, plus irrévérencieux, dominé par des créateurs excentriques qui cherchaient avant tout à exprimer leur vision », poursuit Amy Odell. « Bien sûr, ils voulaient gagner de l’argent, mais beaucoup espéraient aussi changer le monde en transformant notre façon de nous habiller. L’ambition était de créer quelque chose de totalement inédit, profondément ancré dans son époque. »

À l’époque, les défilés véhiculaient une véritable vision du monde. Ils proposaient une manière de s’habiller, mais aussi une manière d’être. Cette idée que les vêtements peuvent raconter une histoire, voire façonner une identité, continue de séduire les consommateurs. Les plateformes de seconde main comme The RealReal, Vestiaire, Depop ou Etsy connaissent un succès grandissant auprès des passionnés en quête de pièces uniques, tandis que les archives sont devenues un outil d’expression pour les célébrités. Lors de la tournée promotionnelle de L’Odyssée, Law Roach a ainsi multiplié les silhouettes vintage pour Zendaya. En Australie, le cabinet MMR Statistics estimait d’ailleurs le marché de la revente à 34,61 milliards de dollars en 2025.

« À une époque où le Quiet Luxury domine, on observe un véritable retour du désir de fantaisie dans la manière de s’habiller », analyse Sophia Stamellos, rédactrice mode et styliste chez ELLE. « Des marques comme Matières Fécales attirent les stylistes et les célébrités qui veulent raconter quelque chose de plus profond qu’un simple choix vestimentaire. »

Cette soif de narration s’est illustrée lorsque Zendaya est apparue sur le tapis rouge new-yorkais de la tournée promotionnelle de L’Odyssée dans l’impressionnante « Robe de l’ange », issue de la collection automne-hiver 2025 de la maison. Son styliste, Law Roach, avait demandé aux créateurs de lui réserver cette silhouette dès son passage sur le podium parisien, offrant à Matières Fécales un prestigieux « premier look de star », un privilège habituellement réservé à des maisons comme Schiaparelli. À une époque où les tournées promotionnelles doivent elles aussi participer à la construction de l’univers d’un film, l’alliance entre savoir-faire couture et profondeur conceptuelle est devenue particulièrement précieuse. « Le look de Zendaya a prolongé l’univers de L’Odyssée jusque sur le tapis rouge, ce qui a créé un lien immédiat entre l’imaginaire du film et celui de la marque », résume Sophia Stamellos.

Si Matières Fécales a déjà habillé des figures de l’avant-garde comme Sarah Paulson (American Horror Story), Amanda Lepore ou encore Lady Gaga, ce double coup d’éclat marque un véritable tournant pour la maison. Concevoir une robe de mariée sur mesure est un choix inattendu pour des créateurs qui ne se sont jamais vraiment inscrits dans les codes traditionnels du mariage. Mais c’est précisément leur manière de raconter des histoires à travers les vêtements qui a séduit Gabbriette Bechtel.

« J’ai toujours aimé les créateurs comme Matières Fécales qui racontent des histoires à travers leurs tissus », a-t-elle confié à Vogue. « Leur dernier défilé était un monde à part entière. J’ai tout de suite senti que nous étions faits pour collaborer. » Hannah Rose Dalton décrit quant à elle la robe finale comme « un fantasme de Cendrillon revisité et déformé », avant d’ajouter : « Nous partageons la même vision de la beauté et exprimons la mode d’une manière profondément humaine et poétique. »

Ce passage de la subversion aux tapis rouges hollywoodiens et aux robes de mariée peut sembler surprenant au regard des thèmes abordés lors des derniers défilés de la marque. À la Fashion Week de Paris, en mars dernier, sa collection The One Percent prenait pour point de départ les statistiques d’Oxfam sur les inégalités de richesse ainsi que les dossiers Epstein. Les mannequins défilaient avec des masques confectionnés à partir de billets de banque, des gants d’opéra maculés de sang et un maquillage en effets spéciaux évoquant des chirurgies esthétiques ratées. Le casting réunissait également des personnalités controversées, comme le TikTokeur adepte du « looksmaxxing » Clavicular ou encore l’entrepreneur spécialisé dans la longévité Bryan Johnson.

Pour Sophia Stamellos, si les défilés de Matières Fécales misent volontiers sur la provocation, leurs créations séduisent avant tout par leur qualité de confection. « Si la marque pousse le stylisme à l’extrême, ce qui fonctionne en dehors de son univers, ce sont ses coupes exceptionnelles, pensées pour sublimer la silhouette féminine. Elles mettent en valeur le corps, procurent une sensation de confiance et apportent une véritable dimension théâtrale », explique-t-elle. « Et malgré toute la fantaisie qui entoure l’image de la marque, lorsqu’on observe les vêtements eux-mêmes, ils sont étonnamment faciles à porter. »

Selon elle, « les femmes qui choisissent de porter Matières Fécales n’ont pas peur de prendre des risques. Cette approche du vêtement contribuera à faire de ses fondatrices de grandes créatrices, dont les pièces méritent de trouver leur place dans les musées. »

12 ans passés à évoluer en marge de l’industrie. Puis, en l’espace d’une semaine, Matières Fécales a habillé une déesse… puis une mariée. Une ascension fulgurante pour une marque dont le nom signifie, littéralement, « excréments ».

Autrices : ELLE Australie
Cet article a été traduit et adapté pour la Suisse après avoir initialement été publié sur elle.com/au. Retrouvez tous les autres articles de cette édition sur le site web officiel.

Tags : buzz · célébrité · people · designer
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